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À qui la France doit-elle l'argent de sa dette ?

Les statistiques classent les prêteurs de l'État par pays de résidence, jamais par nom. Les chiffres attribués à BlackRock, à la Chine et au Qatar, confrontés aux documents publics.

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L'inscription Banque de France en lettres de métal sur une façade en pierre, à côté d'une porte bleue
L'inscription « Banque de France » sur la façade de l'ancienne succursale d'Annonay, en Ardèche, le 29 septembre 2026.© Romain Doucelin / NurPhoto via AFP

Fin juin 2026, des investisseurs installés hors de France détenaient 59,7 % des titres de la dette négociable de l'État, ceux qui s'achètent et se revendent sur les marchés, selon les chiffres de la Banque de France publiés par l'Agence France Trésor. Six mois plus tôt, leur part était de 56,1 % ; fin 2022, de 49,8 %. Leurs noms ne figurent nulle part dans ces statistiques, qui classent les détenteurs par lieu de résidence.

« L'État n'a accès ni aux listes nominatives des investisseurs, ni aux montants des titres détenus par chaque investisseur », répondait déjà le ministère de l'Économie en juin 2022 au député Hubert Wulfranc (Gauche démocrate et républicaine), dans une réponse écrite. Les données que la Banque de France transmet chaque trimestre à l'Agence France Trésor ne permettent « aucune ventilation par zone géographique principale, encore moins par pays », constatait le sénateur Albéric de Montgolfier dans un rapport de septembre 2025. Un investisseur y est compté selon le pays où il est installé, pas selon sa nationalité. Ce ne sont « pas les “États” ou les “fonds souverains” » d'une région qui détiennent nécessairement la dette, « mais n'importe quel investisseur qui y est implanté », précise le même rapport.

La Banque de France a cessé d'acheter

Pendant des années, la Banque de France a acheté de la dette publique pour le compte de l'Eurosystème, l'ensemble formé par la Banque centrale européenne (BCE) et les banques centrales nationales. Ces achats nets ont pris fin en 2022 ; elle a ensuite cessé de remplacer les titres arrivés à échéance, en juillet 2023 pour un premier programme, en janvier 2025 pour le second. Son stock de dette publique acheté au titre de ces deux programmes est passé de 546 à 488 milliards d'euros, comptés à leur coût d'achat, entre fin 2025 et fin juin 2026. « Aucune vente sur les marchés de ces titres n'a eu lieu depuis leur acquisition », précise-t-elle dans un communiqué du 12 septembre.

La dette est alors « rachetée par des investisseurs diversifiés dont une part évidemment non résidente », expliquait en février 2025 devant les sénateurs Agnès Bénassy-Quéré, seconde sous-gouverneure de la Banque de France, au cours d'une audition de la commission des finances. « Cette évolution est mécanique, ce n'est pas spécialement inquiétant », ajoutait-elle.

En 2010, la part étrangère avait été plus forte encore : 71,4 % à la fin juin, d'après un bulletin de l'Agence France Trésor de l'époque. Les autres détenteurs ont changé de poids : les assureurs français sont passés de 13 % à 9,2 % entre septembre 2022 et juin 2026, les banques françaises de 6,7 % à 10,5 %. La Banque de France figure parmi les « autres investisseurs nationaux », précise la Cour des comptes.

Qui détient les titres de la dette négociable de l'État, en % de leur valeur de marché, selon la Banque de France et l'Agence France Trésor (données publiées à chaque date, non révisées ; totaux arrondis)
DateNon-résidentsAssureurs françaisBanques françaisesFonds de placement françaisAutres détenteurs français, surtout la Banque de France et la BCE
Fin septembre 201562,818,89,41,87,2
Fin septembre 202249,813,06,71,529,1
Fin juin 202659,79,210,52,018,7

Trois noms, aucun chiffre vérifiable

« Le gestionnaire d'actifs BlackRock possède 7 % de la dette publique française », affirmait en février 2024 Guy de La Fortelle, responsable du média L'investisseur sans costume, dans un entretien à Epoch Times, sans citer, dans cet entretien, la source de ce pourcentage. BlackRock gère bien des obligations de l'État français pour ses clients, par exemple dans un fonds domicilié en Irlande qui suit un indice d'obligations françaises et dont les épargnants achètent des parts. Sur son site, le groupe annonce 254 milliards d'euros investis dans des actifs en France pour ses clients du monde entier, toutes catégories d'actifs confondues, sans dire quelle part va à la dette publique.

Le chiffre de 250 à 300 milliards d'euros de dette française « détenus en Chine » figurait dans la question d'Hubert Wulfranc en 2021, qui l'attribuait à des chiffres « qui circuleraient au ministère des finances relayés par la presse ». Le ministère ne l'a pas repris dans sa réponse. Il décrivait alors une dette répartie « en quatre quarts » : investisseurs étrangers de la zone euro, investisseurs hors zone euro, « dont les grandes banques centrales internationales », investisseurs français et Banque de France.

Lors de la visite d'État de l'émir, fin février 2024, « le Qatar s'est engagé à investir 10 Mds € en France », écrivait la direction générale du Trésor. Elle citait la transition énergétique, les semi-conducteurs, l'aérospatiale, l'intelligence artificielle, le numérique, la santé et la culture, sans mention de la dette publique. Guy de La Fortelle citait aussi, dans son entretien, « les fonds souverains d'Abou Dhabi, du Qatar » parmi les détenteurs, sans plus de précision. Aucun des documents publics consultés ne donne la part de la dette française détenue par l'un de ces trois noms.

Diversifier ou connaître ses créanciers

Antoine Deruennes, directeur général de l'Agence France Trésor, défendait la diversité des prêteurs devant les sénateurs en février 2025 : « Plus les investisseurs qui peuvent prêter à l'État sont nombreux, plus ils sont variés, plus l'émission de dette est sécurisée. » En mai 2024, le ministre délégué chargé des Comptes publics, Thomas Cazenave, décrivait aux députés le scénario d'une dette détenue uniquement par des résidents. « Si une crise frappait la France, l'État devrait à la fois sauver des acteurs bancaires et financiers affaiblis et les solliciter pour lever sa dette. Nous n'aurions pas diversifié nos risques. »

Le député Kévin Mauvieux (Rassemblement national), rapporteur spécial de la commission des finances, lui répondait lors du même débat, reproduit dans son rapport. « Je ne m'inquiète pas du fait que des résidents étrangers détiennent la dette française mais suis préoccupé que l'on ne connaisse pas ses détenteurs. » Pour la Banque centrale européenne, la dette publique détenue hors de la zone euro « peut avoir des effets stabilisateurs ou déstabilisateurs sur les marchés des obligations d'État », selon une étude de juin 2025 (traduite de l'anglais). Dans son rapport sur la stabilité financière de juin 2026, la Banque de France relevait que des fonds spéculatifs « développent des stratégies d'arbitrage à fort effet de levier » sur les obligations de l'État. Une tension sur la dette française « risquerait de se traduire par une hausse de la volatilité et par une réduction de la liquidité sur le marché obligataire souverain français », écrivait-elle.

L'économiste Éric Monnet, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, estimait devant les sénateurs, en février 2025, que l'on avait « perdu en lisibilité ». Savoir « où va la dette, qui en perçoit les intérêts » ne constitue plus, selon lui, « des axes de débat très clairs ». Le ministère rappelait en 2022 que détenir un titre de dette donne le droit « d'être remboursé mais en aucune manière celui d'influencer la politique menée par l'Etat français ».

L'essentiel

  • La part des investisseurs non résidents dans la dette négociable de l'État a gagné près de dix points entre fin 2022 et mi-2026.
  • La Banque de France n'a vendu aucun des titres achetés pour l'Eurosystème : elle les laisse arriver à échéance.
  • L'État n'a accès ni aux listes nominatives de ses créanciers, ni aux montants que chacun détient.

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