« Commencer à 8 heures, faire quatre heures de permanence et finir à 18 heures, tu rentres à 19 heures, tu n'as pas le temps de dormir et de faire tes devoirs », racontait début octobre un lycéen interrogé pendant le mouvement. Des élèves avaient déjà décrit ces journées aux inspecteurs généraux de l'Éducation nationale : jusqu'à trois, quatre ou cinq heures sans cours, pause de midi non comprise, lit-on dans leur rapport de juillet 2023. Les horaires des cars scolaires contraignaient beaucoup d'entre eux « à être présents dans l'établissement de l'ouverture à la fermeture du lycée ».
Ces emplois du temps figurent parmi les griefs du mouvement qui bloque des lycées depuis la mi-septembre. Dans un communiqué du 2 octobre, les syndicats d'enseignants SNES-FSU, SNEP-FSU et SNUEP-FSU énumèrent ce que dénoncent les élèves : « manque de personnels, bâti vétuste, nombre trop important d'élèves par classe, emplois du temps intenables, poursuite d'études entravée ». Ces syndicats soutiennent le mouvement et ont appelé à la grève pour le 6 octobre.
Le 4 octobre, Sébastien Lecornu a adressé une lettre à sept ministres et annoncé pour le 6 une visioconférence avec les présidents de région. Il y rappelle, selon franceinfo, que « les bâtiments, les équipements, la restauration et les internats des lycées publics relèvent de la compétence exclusive des conseils régionaux ». L'État, lui, a la charge des enseignants. Le courrier « a mis les chefs d'établissements très en colère », a réagi le lendemain sur franceinfo Yvon Manac'h, proviseur du lycée Clémence-Royer de Fonsorbes (Haute-Garonne). « On a le sentiment qu'il nous fait porter la responsabilité », dit ce responsable du syndicat des personnels de direction SNPDEN dans l'académie de Toulouse.
Des violences ont accompagné une partie des blocages. Au 5 octobre, le ministère de la Justice recensait environ 5 060 gardes à vue depuis le début du mouvement, dont 87 % de mineurs. Le gouvernement et La France insoumise s'en renvoient la responsabilité. Les trois syndicats de la FSU reprochent à l'exécutif d'avoir choisi « de répondre par la force et la répression policière » et demandent que cessent « toutes les violences, d'où qu'elles viennent ».
Un professeur absent : deux façons de chercher un remplaçant
« Un prof, il est absent, il n'est pas remplacé. Je n'ai pas eu d'espagnol pendant quasiment trois mois », témoignait une lycéenne interrogée ces jours-là. L'État rémunère les enseignants des lycées publics, prévoit l'article L. 211-8 du code de l'éducation. Quand l'un d'eux manque moins de quinze jours, le remplacement s'organise dans l'établissement : des professeurs du lycée assurent les heures, payés en heures supplémentaires ou dans le cadre du Pacte, créé à la rentrée 2023. À partir de quinze jours, l'académie prend le relais et cherche un titulaire remplaçant ou un contractuel.
Dans chaque académie, la lettre du 4 octobre demande de lancer un traitement prioritaire « du remplacement des absences longues et des postes non pourvus », avec un premier bilan le 16 octobre. « Tout ça, on le fait », répond Yvon Manac'h, « mais les financements prévus les années précédentes ont réduit comme peau de chagrin ».
La Cour des comptes a examiné ces deux modes de remplacement dans un rapport de décembre 2025 consacré au collège. Dans les collèges publics, 12 % seulement des heures d'absence courte sont remplacées. Le remplacement des absences longues, « pourtant au cœur des préoccupations des familles », s'est dégradé dans l'ensemble des collèges et lycées publics : la part effectivement remplacée, proche de 97 % en 2018-2019, est tombée à 94 % six ans plus tard. Le ministère a répondu à la Cour que ces indicateurs « ne se sont pas dégradés » pendant que ceux du remplacement court s'amélioraient.
Pour Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe du SNES-FSU, « on manque de remplaçants parce qu'on manque de professeurs ». À la rentrée, le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, soutenait au contraire que les concours avaient « permis de recruter quasiment à plein », selon l'AFP.
En 2024-2025, 10,4 % des heures d'enseignement n'ont pas été assurées dans les lycées publics généraux, technologiques et polyvalents, selon la DEPP, le service statistique du ministère. Ce total comprend aussi les jours où l'établissement ferme entièrement, le plus souvent pour organiser des examens. Parmi les collèges et lycées publics, le dixième le plus touché a perdu en moyenne 19 % de ses heures, le dixième le moins touché 3 %, soit six fois moins.
Les classes des lycées généraux et technologiques publics comptaient en moyenne 30,5 élèves en 2025, contre 28,5 en 2010, d'après les statistiques du ministère reprises par le site spécialisé Le Café pédagogique. Le ministère objecte que la multiplication des options a réduit le nombre réel d'élèves devant chaque enseignant. Quant à Parcoursup, la lettre du Premier ministre réclame aux ministres de l'Éducation nationale et de l'Enseignement supérieur « des améliorations réelles pour la campagne 2027 ».
Les bâtiments relèvent de la région
La région agrandit les lycées publics, refait les toitures et renouvelle les équipements. « Des fois, on doit rester debout dans des classes parce qu'il n'y a pas assez de chaises, elles sont cassées », racontait une autre élève. L'article L. 214-6 du code de l'éducation lui confie « la construction, la reconstruction, l'extension, les grosses réparations, l'équipement et le fonctionnement » de ces établissements. Elle assure aussi la restauration, l'internat et l'entretien, mais pas l'encadrement ni la surveillance des élèves.
Pour Jérôme Durain, président socialiste de la Bourgogne-Franche-Comté, « l'essentiel des revendications ne sont pas faites aux régions », a-t-il dit le 5 octobre sur franceinfo. Il affirme avoir perdu 106 millions d'euros de dotations en deux ans : « L'État ne peut pas nous dire “faites votre boulot” alors qu'il tape dans nos finances. » Il disait aussi n'avoir reçu aucune invitation à la réunion du lendemain. En Occitanie, la présidente de région, Carole Delga, s'est adressée aux lycéens le 2 octobre : « Votre colère, je l'entends. Vous avez le droit de vous mobiliser, de demander de meilleures conditions d'études, des professeurs remplacés, davantage de moyens pour préparer votre avenir. » Elle a chiffré à près de trois millions d'euros les dégradations commises en quelques jours dans les lycées de sa région.
Dans les Hauts-de-France, la dotation qui paie le chauffage, l'eau et l'électricité des 270 lycées publics devait être fixée le 5 octobre à 88,2 millions d'euros pour 2027, contre 88,3 millions un an plus tôt, rapportait France 3. L'opposition régionale la juge trop basse. « Ceux qui disent que ça baisse, ce n'est pas vrai », assure Laurent Rigaud, vice-président de la région chargé de l'éducation et des lycées. Thierry Quétu, secrétaire régional de la FSU, fait un autre calcul : « Il y a une stabilité du budget mais l'inflation est de 3 % donc ce n'est pas suffisant ».
La réunion avec les régions doit servir, écrit le Premier ministre, à « identifier les urgences, préciser qui agit, et établir un calendrier ». Pour adapter les bâtiments aux fortes chaleurs, il fixe l'objectif « d'engager les interventions réalisables avant l'été 2027 ».
Des emplois du temps compliqués par les spécialités
L'emploi du temps se construit dans chaque lycée. Dans la voie générale, depuis la réforme engagée en 2018, les élèves choisissent des enseignements de spécialité à la place des anciennes séries, et un même lycéen peut se retrouver la même semaine « dans six configurations de classe différentes », relèvent les inspecteurs généraux. Chaque groupe demande un créneau et une salle. Leur rapport décrit une confection des emplois du temps « de plus en plus complexe », à partir de témoignages recueillis dans les lycées visités, non d'une moyenne nationale. « La présence dans l'établissement a explosé en raison des trous dans la journée », observe le sociologue de l'éducation François Dubet. Remplacer les professeurs absents n'y changerait rien, ces heures creuses étant inscrites à l'emploi du temps.
Le gouvernement veut s'appuyer sur l'intelligence artificielle pour améliorer les logiciels d'emplois du temps d'ici à la rentrée prochaine. Le projet est « très mal vécu », selon Yvon Manac'h : un emploi du temps « ne se fait pas en deux heures mais en trois semaines car il y a des facteurs humains à prendre en compte ».
Des décisions chiffrées promises avant fin octobre
Les trois syndicats de la FSU ont prévenu dès le 2 octobre : « si le budget ne présente aucune réponse à la colère qui s'exprime », le gouvernement « portera une très lourde responsabilité dans l'aggravation de la situation ». Dans le message qui accompagnait sa lettre, Sébastien Lecornu écrit que « le projet de budget 2027 prévoit encore 1,2 milliard d'euros supplémentaires pour l'Éducation nationale ». Jérôme Durain attend de l'État qu'il aide les régions à « aller plus vite sur la rénovation énergétique » des lycées. Le Premier ministre a promis de premières décisions « avant fin octobre », « avec leur financement et leur calendrier ».











