El Niño continue de se renforcer, écrit l'agence américaine d'observation océanique et atmosphérique, la NOAA, dans son bulletin du 8 octobre 2026. Elle donne 83 chances sur 100 pour que la moyenne d'octobre à décembre dépasse celle de tous les épisodes observés depuis 1950, et juge un épisode fort à très fort probable jusqu'au trimestre janvier-mars 2027. En Australie, le Bureau de météorologie a relevé pour la semaine close le 11 octobre la plus forte valeur hebdomadaire de sa série commencée en 2008, au-dessus de celle de novembre 2015 ; ses moyennes mensuelles restent sous les records. « Cet El Niño exceptionnel exige une préparation et une réponse exceptionnelles », avait prévenu le 3 septembre Celeste Saulo, secrétaire générale de l'Organisation météorologique mondiale (OMM), dans la traduction de la rédaction.
Un nom venu des pêcheurs péruviens
Des pêcheurs et des marins péruviens avaient remarqué un courant chaud, accompagné de prises de poisson moins abondantes, et l'avaient appelé El Niño, l'Enfant Jésus, sans doute parce qu'il se faisait sentir vers Noël, rapporte l'OMM. El Niño est la phase chaude d'un cycle naturel appelé El Niño-oscillation australe, qui lie l'océan et l'atmosphère du Pacifique équatorial ; La Niña en est la phase froide, et une phase neutre sépare les deux.
En temps ordinaire, les alizés soufflent le long de l'équateur, de l'Amérique du Sud vers l'Asie, et poussent l'eau chaude de surface vers l'ouest. La mer est environ un demi-mètre plus haute en Indonésie qu'au large de l'Équateur, et 8 °C plus chaude au large de l'Asie que dans le Pacifique est, où remontent des eaux froides venues des profondeurs, explique le laboratoire océanographique de la NOAA. Ces eaux apportent les nutriments dont vivent de grandes pêcheries au large de l'Amérique du Sud. Quand El Niño s'installe, les alizés faiblissent, l'eau chaude reflue vers l'est et la remontée d'eau froide perd de son efficacité. Les pluies suivent l'eau chaude : inondations au Pérou, sécheresse en Indonésie et en Australie. La chaleur que l'océan cède à l'atmosphère se déplace avec elle, ce qui modifie la circulation de l'air bien au-delà du Pacifique.
Le passage d'une phase extrême à l'autre survient en général tous les deux à sept ans, sans régularité, d'après l'OMM. Un épisode El Niño peut durer jusqu'à dix-huit mois, La Niña jusqu'à trois ans. Les deux se forment le plus souvent entre mars et juin et culminent entre novembre et février.
Deux agences, deux façons de mesurer
Les prévisionnistes suivent la température de surface de la mer dans une zone du Pacifique centre-est appelée Niño 3.4, entre 5° de latitude nord et 5° sud. Depuis le 1er février 2026, la NOAA retranche de l'écart observé dans cette zone l'écart moyen de toute la bande tropicale, entre 20° nord et 20° sud, elle-même réchauffée. Le calcul porte sur trois mois, et le résultat est ajusté pour garder une amplitude comparable à celle de l'ancien indice. C'est son indice « relatif », devenu l'indice officiel. Elle classe les épisodes par paliers de 0,5 °C, de faible à très fort, la classe « très fort » commençant à 2 °C. De juillet à septembre 2026, cet indice atteignait +1,7 °C. Une eau plus chaude ne suffit pas : les règles d'alerte de l'agence exigent aussi une réponse de l'atmosphère et des conditions appelées à durer.
Le Bureau australien calcule lui aussi un indice relatif, mais retient un seuil de 0,8 °C, en moyenne mensuelle durable. Les deux agences s'appuient également sur l'indice d'oscillation australe, calculé sur l'écart de pression entre Tahiti et Darwin : des valeurs durablement inférieures à −7 accompagnent souvent El Niño, supérieures à +7, La Niña. Les chiffres des deux agences ne se comparent donc pas directement. Sur sa page de probabilités, la NOAA précise que la force d'un épisode ne correspond pas nécessairement à celle de ses effets.
Les effets varient d'un épisode à l'autre
Toutes les régions du monde ne sont pas touchées, et les effets varient selon l'intensité, la durée, la saison où l'épisode se forme et ses interactions avec d'autres oscillations, comme celle de l'océan Indien, note l'OMM. Dans l'Atlantique, les ouragans sont en général moins nombreux et moins forts pendant les épisodes modérés à forts. Une synthèse publiée dans la revue Science en 2006 relevait qu'un ouragan de forte puissance avait trois fois plus de chances de frapper les États-Unis une année La Niña qu'une année El Niño. Ses auteurs notaient que beaucoup des quelque 22 000 morts attribués à l'épisode de 1997-1998 étaient liés à des épidémies dans les pays en développement.
En 2024, en Afrique australe, plus de 30 millions de personnes subissaient une sécheresse liée au phénomène, d'après le Programme alimentaire mondial (PAM). Au Malawi, Roben, père de quatre enfants, avait vu des inondations attribuées à El Niño emporter ce que sa famille avait reconstruit. « Quand les récoltes de maïs s'effondrent, c'est comme un coup de poing dans le ventre. […] Je ne peux fournir qu'un repas par jour », racontait-il, cité par le PAM (traduction de la rédaction).
| Épisode | Maximum de l'indice officiel de la NOAA, moyenne sur trois mois | Bilans publiés |
|---|---|---|
| 1982-1983 | +2,4 °C | Jusqu'à 100 pouces, soit environ 2 500 mm, de pluie en six mois en Équateur et au nord du Pérou ; environ 1,1 milliard de dollars de l'époque de dégâts et au moins 45 morts dans l'Ouest américain |
| 1997-1998 | +2,3 °C | Environ 22 000 morts et 36 milliards de dollars de pertes dans le monde, selon une estimation de 1999 |
| 2015-2016 | +2,3 °C | Plus de 60 millions de personnes touchées dans le monde en avril 2016, selon l'Organisation mondiale de la santé |
| 2023-2024 | +1,4 °C | Sécheresse en Afrique australe, où février 2024 a été le plus sec depuis cent ans, selon le PAM |
Source des maxima : indice relatif de la NOAA, zone Niño 3.4 (tableau officiel). L'ancien indice, qui ne retranche pas le réchauffement de toute la bande tropicale, donnait des valeurs plus élevées pour les épisodes récents. Les bilans ne portent ni sur les mêmes régions ni sur les mêmes grandeurs et ne se comparent pas entre eux.
Des chercheurs de l'université de Dartmouth, aux États-Unis, ont estimé le manque à gagner de l'économie mondiale dans les cinq années suivant les épisodes de 1982-1983 et de 1997-1998 à 4 100 et 5 700 milliards de dollars, selon la présentation de leur étude. Les pays tropicaux les plus pauvres en ont supporté la plus grande part. Ces montants sont des revenus que le modèle estime perdus, et non des dégâts constatés. « Les sociétés et les économies ne se contentent absolument pas d'encaisser un choc puis de se rétablir », résumait l'un des auteurs, Christopher Callahan (traduction de la rédaction).
Au Royaume-Uni, des signaux faibles et incertains
Le 23 juin 2026, le bureau scientifique du gouvernement britannique a réuni des experts sous la présidence de Stephen Belcher, conseiller scientifique en chef du Met Office, l'office météorologique du Royaume-Uni. D'après leur compte rendu, les effets d'El Niño sur leur pays sont moins certains qu'ailleurs dans le monde et ne peuvent pas être prévus avec assurance. Ils y voient une chance légèrement accrue de vents d'ouest plus forts et de dépressions, porteurs de tempêtes et de fortes pluies, d'octobre à décembre 2026, puis un risque légèrement accru de coups de froid au début de 2027. Les relevés ne montrent, selon eux, aucune hausse ou baisse systématique de la température annuelle britannique les années El Niño. Comme l'épisode pourrait être le plus fort jamais observé, ils n'excluent pas des effets imprévus sur le temps britannique. Le compte rendu précise qu'il ne constitue pas une position du gouvernement, et il ne porte pas sur la France.
Sur les prix, un lien discuté et difficile à chiffrer
Au premier trimestre 2024, le cours moyen du cacao dépassait de près de 45 % celui du trimestre précédent, selon la Banque mondiale, qui reliait la flambée des boissons tropicales à des récoltes déficitaires en partie liées à El Niño. L'Organisation internationale du cacao estime, dans son rapport annuel, que ce déficit n'était pas directement lié à El Niño, contrairement à ce qu'on attendait, et l'attribue au mauvais temps et à des maladies des cacaoyers.
Les mêmes experts britanniques jugent faible la confiance dans une estimation selon laquelle les prix alimentaires pourraient doubler au Royaume-Uni, et relèvent que l'épisode de 2023 n'y a eu pratiquement aucun effet visible sur ces prix. Ils signalent un autre risque pour l'Europe : une demande mondiale accrue de gaz naturel liquéfié, qui pourrait renchérir l'énergie. Dans son dernier relevé, l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) ne cite El Niño que pour le sucre, d'après son indice des prix alimentaires publié le 2 octobre. Les récoltes inquiètent en Inde, où les pluies restent inférieures à la normale pendant que le phénomène se renforce.
Le réchauffement rend-il El Niño plus fort ?
Rien ne prouve que le changement climatique augmente la fréquence ou l'intensité des épisodes El Niño, écrit l'OMM, mais il peut en amplifier les effets : un océan et une atmosphère plus chauds fournissent davantage d'énergie et d'humidité aux phénomènes extrêmes. Les effets d'El Niño s'ajoutent à la tendance de fond, notent les experts britanniques : la température moyenne du globe a gagné environ 0,25 °C depuis l'épisode de 2015-2016, et 2027 pourrait dépasser 2024 comme année la plus chaude jamais mesurée.
Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) ne relève pas de changement systématique des variations de température de la mer liées à El Niño au XXIe siècle, quel que soit le scénario étudié. Une étude parue en 2022 dans la revue Nature Climate Change le rappelle. En comparant le XXe et le XXIe siècle dans quatre scénarios d'émissions, Wenju Cai et ses coauteurs trouvent au contraire une hausse de ces variations, El Niño comme La Niña, dans la grande majorité des modèles. À plus long terme, une étude de Qihua Peng et de ses coauteurs, publiée en 2024, projette une baisse d'ici à 2300 en cas de fort réchauffement prolongé au-delà de 2100 ; le seuil en cause n'est pas franchi dans les scénarios de faibles émissions. Les deux résultats portent sur des horizons différents.
Ce que disent les prévisions, et leurs limites
Tous les modèles placent le pic de chaleur dans le Pacifique en novembre ou en décembre 2026, selon le Bureau australien, qui la voit persister jusque dans l'automne austral 2027. Les experts britanniques attendent la fin de l'épisode au printemps 2027. L'OMM prévoit, en moyenne de plusieurs modèles, un écart d'environ 3,8 °C dans la zone Niño 3.4 de novembre à janvier ; son bulletin ne précise pas s'il se compare aux indices américain et australien. Aucune de ces prévisions ne donne de date de fin précise, ni le temps qu'il fera dans une ville française. La NOAA publiera son prochain diagnostic le 12 novembre.











