Le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) a mis fin, le 26 mars, aux fonctions de la streameuse Ultia au sein de la commission du fonds d'aide à la création pour les plateformes sociales. Motif invoqué : « manquement à l'obligation de neutralité, d'indépendance et d'impartialité ». La veille, lors d'un live sur Twitch, la créatrice aux 292 000 abonnés avait détaillé la façon dont elle entendait exercer cette mission. Ce qu'elle a dit a provoqué une polémique immédiate et son éviction dans les heures qui ont suivi.
Ce qu'Ultia a déclaré en direct
Trois propos distincts ont posé problème. Le premier concerne l'extrême droite : « Si c'est un projet proposé délibérément par quelqu'un d'extrême droite, désolé, ben non, en fait ! » Le second concerne le favoritisme. À propos de son ami Rivenzi, créateur Twitch, elle a déclaré : « Si demain Rivenzi poste un projet pour le CNC, c'est évident que je vais être en mode : prends ta thune du CNC et fais ton projet ! » Elle a aussi précisé que les dossiers soumis à la commission ne sont pas anonymisés, ce qui permet d'identifier les créateurs.
Le CNC a réagi le lendemain par un communiqué sur X (ex-Twitter) : « Ces déclarations contreviennent manifestement à l'obligation de neutralité, d'indépendance et d'impartialité imposée à l'ensemble des membres des commissions appelées à formuler un avis sur l'attribution des aides financières du CNC. » Détail notable : Ultia, nommée le 28 janvier pour un mandat de deux ans, n'avait jamais encore siégé dans cette commission au moment de son exclusion.
Trois millions d'euros et une question de principe
Le fonds d'aide à la création pour les plateformes sociales, anciennement CNC Talent, dispose depuis le 1er janvier 2026 d'un budget de 3 millions d'euros par an, contre 2 millions précédemment. Il finance des créateurs sur YouTube, Twitch, Instagram, TikTok et Snapchat, avec quatre niveaux d'aide allant de 10 000 euros (émergence) à 50 % des frais de production. La commission qui décide de l'attribution compte douze membres, présidés par François Descraques, créateur du Visiteur du Futur.
Le règlement général des aides du CNC, fondé sur le Code du cinéma et de l'image animée, impose aux membres d'examiner les dossiers « sans considération de personnes ou d'éléments extérieurs » et de se déporter en cas de conflit d'intérêts. La référence juridique est la loi du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique. En annonçant publiquement ses critères de sélection avant même d'avoir examiné un seul dossier, Ultia a rendu formellement impossible le respect de ces obligations.
Mais l'affaire dépasse le seul cas d'Ultia. C'est une question plus large qui émerge : celle de la place des créateurs engagés dans les institutions culturelles. Le CNC ouvre progressivement ses commissions aux acteurs de la culture numérique — streamers, youtubeurs, podcasteurs. Ces créateurs sont souvent suivis précisément parce qu'ils affirment des opinions, un style, une personnalité. Leur demander la neutralité institutionnelle crée une tension structurelle entre ce qui fait leur légitimité (l'engagement) et ce que l'institution exige (l'impartialité).
Une affaire sans précédent, des réactions coupées en deux
Aucun cas similaire d'exclusion d'un membre de commission CNC pour manquement à la neutralité n'a été identifié dans les archives publiques. L'affaire est inédite. Sur les réseaux sociaux, les réactions se sont rapidement polarisées. Guilhem Carayon, vice-président de l'Union de la droite pour la République, a dénoncé une « streameuse proche de LFI » qui « distribue l'argent du CNC à ses copains de gauche ». De l'autre côté, certains défenseurs de la création numérique s'interrogent sur le traitement réservé à une créatrice qui, par ailleurs, a été victime de cyberharcèlement massif depuis 2021 et a vu trois de ses harcéleurs condamnés en février 2025.
Ultia, de son vrai nom Carla Giardina, 30 ans, n'avait pas réagi publiquement au moment où ces lignes étaient rédigées. L'affaire met en lumière une réalité que l'on retrouve dans d'autres domaines de la politique culturelle : quand l'argent public rencontre la création, la question de savoir qui décide — et selon quels critères — ne peut jamais être évacuée. Les débats autour de l'intelligence artificielle et des droits d'auteur dans la création, que le Parlement européen vient de trancher par un vote, relèvent de la même question fondamentale : comment les institutions publiques encadrent-elles une culture numérique qui leur échappe encore largement.







