Un détroit de vingt-six kilomètres de large, six millions de barils de pétrole qui le traversent chaque jour, et un mouvement armé yéménite capable de le menacer d'un communiqué : depuis fin 2023, les Houthis ont rappelé au commerce mondial à quel point ses routes tiennent à peu de chose. Né dans les montagnes du nord du Yémen, devenu administration d'un État effondré, le groupe est aujourd'hui le dernier allié de l'Iran encore en première ligne. Voici qui ils sont, ce dont ils disposent, et pourquoi Bab el-Mandeb reste leur arme la plus efficace.
Qui sont les Houthis : d'Ansar Allah au proto-État yéménite
Le nom officiel du mouvement est Ansar Allah, « les soutiens de Dieu ». L'appellation « Houthis » vient du fondateur, Hussein Badreddine al-Houthi, théologien zaydiste qui crée en 1992 une structure éducative et religieuse dans le gouvernorat de Saada, au nord du pays. Tué par l'armée yéménite en septembre 2004, il laisse un mouvement qui se militarise au fil de six guerres successives, les « guerres du Saada », entre 2004 et 2010.
Le zaydisme est une branche du chiisme, dont les fidèles représentent environ un tiers de la population yéménite. Sunnites et zaydistes ont longtemps coexisté dans un Yémen plus tribal que confessionnel ; l'unification de 1990 et la poussée des écoles wahhabites soutenues par Riyad ont nourri la mobilisation houthie.
L'effondrement du pouvoir après le départ d'Ali Abdallah Saleh en 2012 ouvre la voie. Sanaa tombe en septembre 2014, le palais présidentiel en janvier 2015. L'Arabie saoudite intervient à la tête d'une coalition en mars 2015 : la guerre dure depuis plus de dix ans. Aujourd'hui dirigés par Abdul Malik al-Houthi, frère du fondateur, les Houthis contrôlent près d'un tiers du territoire et 70 à 80 % de la population, selon le Wilson Center. Ministères, impôts, monnaie, armée régulière, contacts avec l'ONU : le mouvement fonctionne comme un État de fait.
Chiites ou sunnites, proxy ou allié : la place des Houthis
Cette nature étatique les distingue des autres relais de l'Iran. « Les Houthis sont un proxy de l'Iran, mais avec leur propre agenda, contrairement au Hezbollah », résume Denis Bauchard, ancien ambassadeur de France à Amman. Leur engagement dans les conflits régionaux « dépasse les objectifs militaires : c'est avant tout une manière d'affirmer leur existence et de chercher une reconnaissance internationale ». Téhéran fournit les armes et la doctrine ; Sanaa garde la main sur ses décisions.
L'arsenal : missiles balistiques, drones, frappes antinavires
Pour un groupe armé non étatique, l'arsenal est considérable. Il mêle missiles balistiques de moyenne portée, missiles de croisière, drones kamikazes de longue distance, drones navals explosifs et missiles antinavires — l'essentiel de conception ou d'inspiration iranienne, acheminé par des voies clandestines.
Les missiles balistiques de la famille Toufan portent à environ 1 800 kilomètres, de quoi atteindre le sud d'Israël depuis le nord du Yémen. Le Palestine-2, dévoilé en 2024, dépasse 2 100 kilomètres. Côté drones, le Samad-3 frappe à environ 1 800 kilomètres, et le Shahed-136 iranien — celui que l'Ukraine affronte depuis 2022 —, livré en pièces et assemblé sur place, atteint 2 500 kilomètres. S'y ajoutent des drones navals explosifs et plusieurs familles de missiles antinavires guidés.
Cet arsenal a été éprouvé en mer. Entre fin 2023 et le cessez-le-feu de mai 2025, les Houthis ont attaqué plus de cent navires marchands en mer Rouge, dans le détroit de Bab el-Mandeb et dans le golfe d'Aden. Le vraquier Rubymar a coulé en mars 2024, le Magic Seas et l'Eternity C en juillet 2025 — l'attaque contre ce dernier, le 7 juillet, a fait au moins quatre morts, selon la mission européenne EUNAVFOR Aspides. Les opérations américaines successives, de Prosperity Guardian à Rough Rider, ont infligé des pertes au mouvement sans le démanteler : sa résilience tient aux flux iraniens et à une production locale d'éléments simples, note le Soufan Center.
Bab el-Mandeb et la mer Rouge : la crise du commerce maritime
Bab el-Mandeb signifie « la porte des lamentations ». Ce goulet relie la mer Rouge au golfe d'Aden, donc le canal de Suez à l'océan Indien. En temps normal y transitent environ 6 millions de barils de pétrole par jour et près de 30 % du trafic mondial de porte-conteneurs.
La crise commence en novembre 2023, après l'offensive du Hamas et la riposte israélienne à Gaza. Les Houthis annoncent viser tout navire « lié à Israël », puis élargissent la cible aux bâtiments américains et britanniques. Les grands armateurs — Maersk, MSC, Hapag-Lloyd, CMA CGM — détournent leurs porte-conteneurs par le cap de Bonne-Espérance, au prix de 10 à 15 jours de mer supplémentaires. Selon le Drewry Red Sea Diversion Tracker, les transits ont chuté de plus de 60 % début 2024, avant de stagner autour du tiers de leur niveau d'avant-crise ; les primes d'assurance ont triplé sur les routes passant par le détroit, et Marseille-Fos a perdu du volume au profit des ports nord-européens.
Le cessez-le-feu négocié par le sultanat d'Oman, signé le 6 mai 2025, met fin aux hostilités directes entre forces américaines et houthies : « aucune des parties ne ciblera l'autre, y compris les navires américains », en garantissant « la liberté de navigation ». Dès le lendemain, les Houthis précisent que l'accord « ne s'applique en aucune manière » à Israël. Le trafic reprend partiellement à l'été 2025, sans retrouver ses niveaux d'avant-crise ; la force navale européenne EUNAVFOR Aspides, lancée en février 2024, poursuit ses escortes.
Les Houthis dans la guerre de 2026
L'offensive américano-israélienne contre l'Iran, fin février 2026, relance toute la mécanique. Pendant près d'un mois, les Houthis menacent sans agir — effet combiné du cessez-le-feu d'Oman, de la crainte d'une frappe sur le port d'Hodeidah, par lequel transite l'essentiel de l'aide humanitaire du nord du Yémen, et du calcul d'Abdul Malik al-Houthi. Le 26 mars, celui-ci tranche : « Le Yémen ne peut rester neutre. » Le 28 mars, le mouvement tire son premier missile balistique vers Israël, suivi de plusieurs salves jusqu'au début avril, visant des bases du Néguev et la région d'Eilat selon le porte-parole militaire Yahya Saree. Toutes sont interceptées ou retombent à vide.
Depuis, le calme. Aucune frappe houthie sur Israël n'a été documentée depuis le début du mois d'avril, juste avant le cessez-le-feu Iran-États-Unis du 8 avril, qu'Abdul Malik al-Houthi a salué comme une « grande victoire » pour Téhéran. Fin mai 2026, le tableau reste suspendu : le cessez-le-feu en mer Rouge tient — aucune attaque contre un navire marchand ou militaire depuis mai 2025 —, mais le mouvement répète que ses opérations contre Israël ne sont couvertes par aucun accord, et brandit la fermeture de Bab el-Mandeb si le conflit régional venait à s'embraser de nouveau. L'escalade iranienne du printemps a maintenu la zone sous tension, sans déclencher, à ce stade, de reprise des tirs.
Ce que la France et l'Europe ont à perdre
L'Europe importe une part de son gaz naturel liquéfié depuis le Qatar : il franchit le détroit d'Ormuz, puis Bab el-Mandeb et Suez. Un blocage simultané de ces deux verrous couperait une route énergétique majeure du Golfe vers l'Europe — un scénario sans précédent, que la chute des stocks gaziers européens au printemps 2026 rendrait d'autant plus sensible.
La France, première marine d'Europe continentale, a connu au printemps 2026 une mobilisation navale qualifiée d'inédite depuis la guerre froide, porte-avions Charles de Gaulle compris. La mission Jeanne d'Arc, articulée autour du porte-hélicoptères Dixmude et de la frégate Aconit, opère en mer Rouge dans le cadre d'Aspides. Pour le consommateur, l'enjeu est concret : une fermeture effective de Bab el-Mandeb imposerait de rerouter le GNL qatari par le cap de Bonne-Espérance, avec un surcoût répercuté sur les factures — la même mécanique qui a fait remonter les cours du brut depuis le déclenchement de la crise iranienne. C'est tout l'enjeu de ce front yéménite : un mouvement régional capable de peser sur l'économie mondiale, à la jonction des conséquences de la guerre en Iran, du front israélo-libanais et des réserves stratégiques de pétrole.











