Un détroit de vingt-six kilomètres de large, six millions de barils de pétrole qui le traversent chaque jour, et un mouvement armé yéménite capable de le menacer d'un communiqué : depuis fin 2023, les Houthis ont rappelé au commerce mondial à quel point ses routes tiennent à peu de chose. Né dans les montagnes du nord du Yémen, devenu administration d'un État effondré, le groupe s'est imposé comme le dernier allié de l'Iran encore en première ligne — et son arme la plus efficace n'est ni un missile ni un drone, mais sa position au-dessus de Bab el-Mandeb.
Qui sont les Houthis : d'Ansar Allah au proto-État yéménite
Le nom officiel du mouvement est Ansar Allah, « les soutiens de Dieu ». L'appellation « Houthis » vient du fondateur, Hussein Badreddine al-Houthi, théologien zaydiste qui crée au début des années 1990 une structure éducative et religieuse dans le gouvernorat de Saada, au nord du pays. Tué par l'armée yéménite en septembre 2004, il laisse un mouvement qui se militarise au fil de six guerres successives, les « guerres du Saada », entre 2004 et 2010.
Le zaydisme est une branche du chiisme, dont les fidèles représentent environ un tiers de la population yéménite. Sunnites et zaydistes ont longtemps coexisté dans un Yémen plus tribal que confessionnel ; l'unification de 1990 et la poussée des écoles wahhabites soutenues par Riyad ont nourri la mobilisation houthie.
L'effondrement du pouvoir après le départ d'Ali Abdallah Saleh en 2012 ouvre la voie. Sanaa tombe en septembre 2014, le palais présidentiel en janvier 2015. L'Arabie saoudite intervient à la tête d'une coalition en mars 2015 : la guerre dure depuis plus de dix ans. Aujourd'hui dirigés par Abdul Malik al-Houthi, frère du fondateur, les Houthis contrôlent près d'un tiers du territoire, où vivent 70 à 80 % des Yéménites selon l'Arab Center de Washington. Ministères, impôts, monnaie, armée régulière, contacts avec l'ONU : le mouvement fonctionne comme un État de fait.
Chiites ou sunnites, proxy ou allié : la place des Houthis
Cette nature étatique les distingue des autres relais de l'Iran. « Les Houthis sont un "proxy" de l'Iran, mais avec leur propre agenda, contrairement au Hezbollah qui opère de façon plus coordonnée avec Téhéran », résume Denis Bauchard, ancien ambassadeur de France à Amman. Leur engagement militaire hors des frontières yéménites, analyse-t-il, relève moins du poids des armes que du statut : c'est « avant tout une manière d'affirmer leur existence et de chercher une reconnaissance internationale ». Téhéran fournit les armes et la doctrine ; Sanaa garde la main sur ses décisions.
L'arsenal : missiles balistiques, drones, frappes antinavires
Pour un groupe armé non étatique, l'arsenal est considérable. Il mêle missiles balistiques de moyenne portée, missiles de croisière, drones kamikazes de longue distance, drones navals explosifs et missiles antinavires — l'essentiel de conception ou d'inspiration iranienne, acheminé par des voies clandestines.
Les missiles balistiques de la famille Toufan portent à environ 1 800 kilomètres, de quoi atteindre le sud d'Israël depuis le nord du Yémen. Le Palestine-2, dévoilé en 2024, affiche une portée revendiquée de plus de 2 100 kilomètres. Côté drones, le Samad-3 frappe à environ 1 800 kilomètres, et le Shahed-136 iranien — celui que l'Ukraine affronte depuis 2022 —, livré en pièces et assemblé sur place, atteindrait 2 500 kilomètres. S'y ajoutent des drones navals explosifs et plusieurs familles de missiles antinavires guidés.
Cet arsenal a été éprouvé en mer. Depuis novembre 2023, les Houthis ont attaqué plus de cent navires marchands en mer Rouge, dans le détroit de Bab el-Mandeb et dans le golfe d'Aden ; quatre ont coulé. Le vraquier Rubymar a sombré en mars 2024, le Magic Seas et l'Eternity C en juillet 2025 — l'attaque contre ce dernier, le 7 juillet, a fait au moins quatre morts, selon la mission européenne EUNAVFOR Aspides. Les opérations américaines successives, de Prosperity Guardian à Rough Rider — plus de 1 100 frappes en une cinquantaine de jours au printemps 2025 —, ont infligé des pertes au mouvement sans le démanteler : sa résilience tient aux flux iraniens et à une production locale croissante, note le Soufan Center.
Bab el-Mandeb et la mer Rouge : la crise du commerce maritime
Bab el-Mandeb signifie « la porte des lamentations ». Ce goulet relie la mer Rouge au golfe d'Aden, donc le canal de Suez à l'océan Indien. En temps normal y transitent environ 6 millions de barils de pétrole par jour et près de 30 % du trafic mondial de porte-conteneurs.
La crise commence en novembre 2023, après l'offensive du Hamas et la riposte israélienne à Gaza. Les Houthis annoncent viser tout navire « lié à Israël », puis élargissent la cible aux bâtiments américains et britanniques. Les grands armateurs — Maersk, MSC, Hapag-Lloyd, CMA CGM — détournent leurs porte-conteneurs par le cap de Bonne-Espérance, au prix de 10 à 15 jours de mer supplémentaires. Selon le Drewry Red Sea Diversion Tracker, les transits ont chuté de plus de 60 % début 2024 — et ne s'en sont pas relevés : début 2026, ils restaient inférieurs d'environ 60 % à leur niveau d'avant-crise, indique l'association d'armateurs BIMCO. Les primes de risque de guerre, de l'ordre de 0,05 % de la valeur du navire avant la crise, ont décuplé, jusqu'à 0,5 % voire 1 % par transit. Le déroutement a même redessiné la carte portuaire : les plateformes de Méditerranée occidentale, Marseille-Fos comprise, ont capté une partie du transbordement détourné.
Le cessez-le-feu négocié par le sultanat d'Oman, annoncé le 6 mai 2025, met fin aux hostilités directes entre forces américaines et houthies : « aucune des parties ne ciblera l'autre, y compris les navires américains », en garantissant « la liberté de navigation ». Dès le lendemain, le négociateur en chef du mouvement précise que l'accord « ne s'applique en aucune manière » à Israël — les attaques de juillet 2025 contre le Magic Seas et l'Eternity C le confirmeront. Après le cessez-le-feu conclu à Gaza en octobre 2025, les Houthis suspendent leurs opérations, en prévenant qu'elles reprendraient en cas de nouvel embrasement régional. La force navale européenne EUNAVFOR Aspides, lancée en février 2024, maintient ses escortes dans la zone.
Le dernier allié de Téhéran encore debout
Si le mouvement pèse autant, c'est aussi parce qu'autour de lui l'« axe de la résistance » s'est effondré. Le Hamas sort exsangue de la guerre de Gaza. Le Hezbollah libanais a perdu son chef Hassan Nasrallah, tué en septembre 2024, avant d'accepter deux mois plus tard une trêve avec Israël. Bachar al-Assad, pilier syrien de l'axe, est tombé en décembre 2024. Les milices irakiennes se font discrètes. Les Houthis, eux, ont continué de tirer : le 4 mai 2025, un missile balistique parti du Yémen atteignait le périmètre de l'aéroport Ben-Gourion, près de Tel-Aviv, faisant huit blessés et poussant plusieurs grandes compagnies aériennes à suspendre leurs vols vers Israël.
Cette longévité tient à la géographie autant qu'à l'idéologie. Ni six guerres contre le pouvoir yéménite, ni dix ans de campagne saoudienne, ni les frappes américaines n'en sont venus à bout — et le mouvement surplombe un détroit que personne ne peut déplacer. Chaque embrasement régional, de Gaza au bras de fer entre l'Iran et les États-Unis autour du détroit d'Ormuz, en passant par le front israélo-libanais, redonne mécaniquement de la valeur à leur carte maîtresse.
Ce que la France et l'Europe ont à perdre
L'Europe importe une partie de son gaz naturel liquéfié depuis le Qatar : il franchit le détroit d'Ormuz, puis Bab el-Mandeb et Suez. Un blocage simultané de ces deux verrous couperait une route énergétique majeure du Golfe vers l'Europe. La Marine nationale est engagée sur zone depuis le début de la crise : dès le 9 décembre 2023, la frégate multimissions Languedoc abattait deux drones qui fonçaient sur elle à une centaine de kilomètres des côtes yéménites, avant de prendre part aux escortes d'Aspides.
Pour le consommateur, l'enjeu est concret : une fermeture effective de Bab el-Mandeb imposerait de rerouter le GNL qatari et une partie des approvisionnements pétroliers par le cap de Bonne-Espérance, avec des surcoûts de fret et d'assurance répercutés sur les factures — le scénario contre lequel la France entretient ses réserves stratégiques de pétrole. C'est la singularité de ce front yéménite : depuis les montagnes de Saada, un mouvement qu'aucune campagne militaire n'a soumis tient en joue une artère du commerce mondial. À Bab el-Mandeb, la menace n'a pas besoin d'être mise à exécution pour coûter cher. L'annonce suffit.











