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D'où vient la dette de la France, déficit après déficit

En novembre 2024 au Sénat, interpellé par le rapporteur général du budget, Bruno Le Maire défendait les protections décidées pendant le Covid. Fin juin 2026, la dette atteignait 3 595,5 milliards d'euros.

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Vue de l'hémicycle de l'Assemblée nationale en séance, des députés à leurs bancs, une oratrice à la tribune
L'hémicycle de l'Assemblée nationale pendant l'examen du projet de loi de finances pour 2027, à Paris, le 15 octobre 2026.© Xosé Bouzas / Hans Lucas via AFP

« Vous dites avoir été obsédé pendant sept ans par le désendettement de la France, mais les faits contredisent lourdement cette affirmation. » Le 7 novembre 2024, devant la commission des finances du Sénat, le rapporteur général Jean-François Husson interpellait Bruno Le Maire, ministre de l'Économie de 2017 à 2024. L'ancien ministre lui répondait, selon le compte rendu : « Si nous étions les uniques responsables de l'endettement colossal de la France, nos comptes auraient été à l'équilibre depuis bien longtemps. »

Fin 2017, la dette publique atteignait 2 263,3 milliards d'euros, soit 98,8 % du produit intérieur brut (PIB), la richesse produite en un an. Fin 2025, elle était de 3 460,1 milliards, soit 115,7 %, selon l'Insee. L'écart, calculé par la rédaction sur une même publication, est de près de 1 200 milliards d'euros et de 16,9 points de PIB. Fin juin 2026, la dette atteignait 3 595,5 milliards d'euros, soit 119,0 % du PIB.

Le déficit est l'écart, chaque année, entre les dépenses et les recettes des administrations publiques : l'État, les collectivités locales et la Sécurité sociale. La dette est l'ensemble des emprunts qu'elles doivent encore ; elle grossit avec les déficits, et certaines opérations financières la modifient aussi.

« Le dernier excédent public constaté date de 1974 », écrivait en octobre 2024 le rapporteur général de la commission des finances de l'Assemblée nationale, Charles de Courson, dans son rapport. « Depuis 1975, les comptes publics de la France sont en déficit, dans des proportions toutefois très variables. » Selon la Cour des comptes, sur la hausse de « près de 92 points » du ratio de dette entre 1978 et 2024, l'accumulation de déficits hors intérêts explique 57,4 points. L'écart entre le taux d'intérêt et la croissance du PIB en valeur, inflation comprise, l'effet dit « boule de neige », en explique 8,8. La Cour rattache la plus grande partie du reste, environ 25 points, à des opérations financières, comme des prises de participation publiques.

Présidence par présidence, ce que mesure l'Insee

Dans les anciennes séries de l'Insee, établies sur une autre base comptable, la dette passait de 22 % du PIB fin 1981 à 33,3 % fin 1988, puis 55,5 % fin 1995 et 59,1 % fin 2002, selon ses Tableaux de l'économie française de 2014. Ces chiffres ne se raccordent pas directement aux séries actuelles. Depuis 2002, la publication de septembre 2026 permet une comparaison dans une seule base.

La dette publique, de la fin d'une année d'élection présidentielle à la fin de l'année de l'élection suivante (2025 pour le mandat en cours), d'après l'Insee (publication du 29 septembre 2026), en milliards d'euros courants et en % du PIB ; écarts calculés par la rédaction
PrésidenceBornes (31 décembre)Dette, Md€Dette, % du PIBÉcart, Md€Écart, points de PIB
Jacques Chirac, second mandat2002-2007966,8 → 1 268,961,3 → 65,5+302,1+4,2
Nicolas Sarkozy2007-20121 268,9 → 1 915,865,5 → 91,7+646,9+26,2
François Hollande2012-20171 915,8 → 2 263,391,7 → 98,8+347,5+7,1
Emmanuel Macron, premier mandat2017-20222 263,3 → 2 955,698,8 → 111,4+692,3+12,6
Emmanuel Macron, second mandat (en cours)2022-20252 955,6 → 3 460,1111,4 → 115,7+504,5+4,3

Ces écarts mesurent ce qui s'est produit sous chaque présidence, pas ce que chacune a décidé : ils comprennent les crises, la conjoncture, les décisions des gouvernements précédents et des opérations purement financières. Les milliards et la part du PIB peuvent aussi aller en sens contraire, quand la richesse produite augmente plus vite, en proportion, que la dette.

Trois crises en quinze ans

Pendant la crise financière, la dette est passée de 65,5 % du PIB fin 2007 à 86,3 % fin 2010, et le déficit a atteint 7,4 % du PIB en 2009, d'après l'Insee, soit près de 21 points de plus en trois ans.

Le 12 mars 2020, Emmanuel Macron promettait de « protéger nos salariés » et de « protéger nos entreprises quoi qu'il en coûte », dans une allocution. Les mesures d'urgence contre la pandémie ont accru le besoin de financement des administrations de 70,7 milliards d'euros en 2020 et de 61,7 milliards en 2021, selon l'Insee. Le plan France relance a pesé 18,5 milliards en 2021, une fois déduites les subventions européennes. Fin 2020, la dette atteignait 114,9 % du PIB, contre 98,2 % un an plus tôt. « Nous y avons ajouté 15 points face au covid, 70 % de cette dette additionnelle correspondant à des mesures de protection que j'assume, car il aurait été ensuite bien plus coûteux de relever l'économie française et les salariés », a poursuivi Bruno Le Maire devant les sénateurs.

Puis les prix de l'énergie ont flambé. En janvier 2023, Nadège Amaté, alors âgée de 34 ans, tenait avec son mari une boulangerie-pâtisserie à Lons-le-Saunier, dans le Jura. Son four est électrique ; elle payait environ 1 500 euros par trimestre, et depuis septembre 2022 son fournisseur lui facturait 2 700 euros tous les deux mois. « On n'a pas une grande espérance de vie si l'Etat ne se bouge pas pour réglementer ces tarifs », disait-elle à l'Agence France-Presse. Les aides adoptées depuis l'automne 2021 devaient coûter à l'État près de 72 milliards d'euros bruts, soit un besoin de financement net de 36 milliards sur 2021-2024, selon une estimation encore provisoire de la Cour des comptes publiée en mars 2024.

Les choix budgétaires, selon l'OFCE et la Cour des comptes

Des économistes de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Mathieu Plane, Xavier Ragot et Raul Sampognaro, ont cherché en mai 2024 à séparer les causes. Sur 12,6 points de PIB de hausse de la dette entre 2016 et 2023, ils en attribuent 8,3 aux mesures exceptionnelles prises pendant les crises et 6,0 aux « choix discrétionnaires durables », soit 48 % de la hausse, selon leur étude. Cette part tombe à 31 % si l'on range le plan de relance avec la crise. D'autres effets, dont la hausse des prix et la baisse des charges d'intérêts, retranchent au total 1,7 point. Dans leur conclusion, les auteurs donnent deux estimations, sur des périodes différentes. En estimation basse, 44 % de la hausse de l'endettement de 2007 à 2023 est attribuable aux crises ; en estimation haute, 69 % de celle de 2017 à 2023 provient des crises ou de mesures qui ne sont pas durables.

Parmi les mesures non prévues et non financées par rapport à la trajectoire budgétaire de 2017, l'OFCE compte, pour la seule année 2023, 11,5 milliards d'euros pour l'abandon de la hausse de la taxe carbone et 11,2 milliards pour la baisse des impôts de production. Dans son rapport de juin 2025, la Cour des comptes chiffre à « près de 60 Md€ » les baisses d'impôts de 2018 à 2023. Dans une note de juillet 2025, l'OFCE relève que le déficit s'est creusé de 2,4 points de PIB de 2017 à 2024, en raison d'une baisse de 2,5 points du taux de prélèvements obligatoires. Sur la même période, « les dépenses publiques sont restées stables » en proportion du PIB.

En 2010 déjà, le rapport de Paul Champsaur et Jean-Philippe Cotis sur la situation des finances publiques estimait que les baisses de prélèvements décidées depuis 1999 avaient réduit les recettes de près de 3 points de PIB. Sans elles, la dette aurait été « environ 20 points de PIB plus faible », à taux d'intérêt et dépenses inchangés.

Le déficit de 2025 a été ramené à 152,5 milliards d'euros, soit 5,1 % du PIB, selon l'Insee. En février 2026, Carine Camby, alors première présidente par intérim de la Cour des comptes, parlait, sur la base des estimations alors disponibles, d'« une amélioration modeste, qui repose quasi-exclusivement sur des hausses d'impôts ». En juin 2026, la Cour jugeait la baisse « essentiellement imputable à 23 Md€ de hausses d'impôts, alors que les dépenses ont augmenté à un rythme légèrement supérieur à la croissance économique ».

Selon le site spécialisé Fipeco, le taux apparent de la dette, c'est-à-dire le taux d'intérêt moyen payé sur l'ensemble de la dette, était tombé de 6,4 % en 1996 à 1,25 % en 2020. Il est remonté à 2,0 % en 2025. Cette année-là, les administrations ont payé 64,7 milliards d'euros d'intérêts, hors frais bancaires, 37 milliards de plus qu'en 2020.

L'essentiel

  • De 2002 à 2025, la dette a progressé sous chaque présidence ; la hausse la plus forte en part du PIB date de 2007-2012, la plus forte en euros de 2017-2022, d'après l'Insee.
  • Les choix budgétaires durables expliquent entre 31 % et 48 % de la hausse de la dette de 2016 à 2023, estime l'OFCE, selon que le plan de relance est compté ou non avec la crise.
  • Pendant la pandémie, la dette est passée de 98,2 % à 114,9 % du PIB en un an.

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