Elle est sortie pour la première fois en presque trois mois. Dans un petit bar de Yaoundé, un verre de vin blanc et des cigarettes enchaînées, elle raconte à l'Agence France-Presse, dans un anglais à fort accent américain, la journée où elle a été mise de force dans un avion. « J'étais un peu craintive à l'idée de sortir », dit-elle. Elle a quarante ans, elle s'appelle Ayana dans le récit de l'agence, qui a changé les prénoms pour la sécurité des personnes qu'elle a rencontrées.
Ayana est née dans un camp de réfugiés au Soudan et est arrivée aux États-Unis à deux ans. Elle y a passé les trente-huit suivantes, à San Diego, où elle a fait des études de commerce avant de devenir aide-soignante. Sa fille de dix-huit ans y vit, comme le reste de sa famille, dont plusieurs membres servent dans l'armée américaine. Fin mai, elle a été expulsée. « Dans l'avion, on m'a donné une carte et on m'a dit : Tu es au Cameroun », rapporte-t-elle. « J'ai répondu : Mais c'est quoi, le Cameroun ? Je ne connaissais même pas ce pays. »
Une cinquantaine de personnes, et un pays qui n'en dit rien
Depuis janvier, une cinquantaine de personnes originaires de République démocratique du Congo, du Ghana, d'Angola, d'Éthiopie, de Sierra Leone, du Kenya, du Sénégal, du Zimbabwe et du Maroc ont été expulsées vers ce pays d'Afrique centrale, selon l'agence. Fin août, un nouveau groupe de dix personnes est arrivé à Yaoundé. Les autorités camerounaises n'ont jamais rien communiqué à ce sujet.
Le Cameroun n'est pas un pays sûr pour tout le monde. Plusieurs de ses régions sont secouées par des violences de groupes armés. Et parmi les expulsés se trouvent des personnes homosexuelles, alors que l'article 347-1 du code pénal camerounais punit les relations entre personnes de même sexe de six mois à cinq ans de prison et d'une amende de vingt mille à deux cent mille francs CFA, soit une trentaine à trois cents euros au taux fixe de 655,957 francs pour un euro.
Peter, cinquante et un ans, kényan, avait passé vingt-cinq ans à Dallas. Lui aussi dit avoir « appris au milieu du vol » où l'avion se posait. Il a laissé derrière lui un fils de vingt et un ans engagé dans la marine américaine. Anthony, zimbabwéen, la quarantaine, n'avait lui jamais vécu aux États-Unis : arrêté en 2025 peu après avoir franchi la frontière mexicaine, il a été envoyé au Cameroun, à des milliers de kilomètres de son épouse et de leurs quatre enfants restés au Zimbabwe.
Un centre gardé, le paludisme, et rien d'autre
Les personnes interrogées par l'agence décrivent les mêmes conditions. Elles sont arrivées avec pour seules possessions les vêtements qu'elles portaient, privées de leur téléphone et de leur passeport. Elles logent dans un centre d'hébergement délabré gardé par des policiers. Elles ne reçoivent aucune aide financière. Les produits d'hygiène fournis par l'Organisation internationale pour les migrations sont insuffisants, le suivi médical très limité, et il n'existe aucune assistance psychologique. Presque toutes ont contracté le paludisme après leur arrivée ; Peter a passé trois jours à l'hôpital sous assistance respiratoire.
Leur avocat, Fru Joseph Awah, leur a obtenu le droit de sortir librement du centre, en échange de leur engagement à assumer toute responsabilité en cas d'accident. Début août, il a saisi la justice camerounaise pour demander la suspension de l'accord passé avec Washington et l'octroi d'un statut légal clair.
Ce que la loi américaine autorise, et ce qu'elle interdit
Le renvoi vers un pays tiers n'est pas illégal en soi. La loi américaine le prévoit, mais dans un ordre précis : l'administration doit d'abord chercher à renvoyer la personne vers le pays inscrit dans sa décision d'éloignement, puis vers un pays dont elle a la nationalité. Ce n'est que si ces solutions sont « impraticables, inopportunes ou impossibles » qu'elle peut se tourner vers un pays simplement disposé à accueillir la personne. Cette séquence est écrite dans le code fédéral et dans la loi sur l'immigration.
Le 25 février, la cour fédérale du district du Massachusetts a jugé que la politique d'expulsion vers des pays tiers menée depuis un an ne respectait pas cet ordre et l'a annulée. Dans une décision de quatre-vingt-une pages rendue au nom d'une action collective nationale, le juge Brian Murphy a déclaré que les personnes concernées ont droit à un préavis réel avant tout renvoi vers un pays tiers et à une possibilité réelle de faire valoir ce qu'elles risquent dans ce pays précis. « Cette affaire consiste à savoir si le gouvernement peut, sans préavis, expulser une personne vers le mauvais pays, ou vers un pays où elle sera probablement persécutée, ou torturée », écrit-il.
La décision n'est jamais entrée en vigueur. Le juge l'avait suspendue quinze jours pour permettre un appel ; la cour d'appel du premier circuit a prolongé cette suspension le 16 mars, tout en imposant un calendrier accéléré. Elle reste donc, selon l'alerte de pratique publiée par les organisations qui représentent les plaignants, une simple autorité persuasive : elle ne s'impose à personne tant que l'appel n'est pas tranché. Ce document s'arrête au 17 mars. La cour d'appel a entendu l'affaire le 13 mai ; au 11 septembre, elle n'avait rendu aucun arrêt, d'après son dossier et les décisions qu'elle publie.
Reste une règle que les États-Unis se sont eux-mêmes donnée. Washington a ratifié le 21 octobre 1994 la Convention des Nations unies contre la torture, qui interdit de renvoyer une personne vers un pays où elle risque d'être torturée. C'est à ce titre que la famille d'Ayana, une mère érythréenne et un père éthiopien fuyant la guerre entre leurs deux pays, avait été accueillie aux États-Unis. Quand des juges américains ont reconnu ces craintes et interdit le renvoi vers le pays d'origine, l'expulsion vers un pays tiers a pris le relais.
Une expulsion sans destination possible
Le cas d'Ayana montre où mène ce raisonnement. « Je suis apatride. Je n'ai pas d'acte de naissance, je ne suis pas soudanaise et je ne suis née ni en Éthiopie ni en Érythrée », explique-t-elle à l'agence. Même si elle acceptait d'être envoyée dans l'un de ces pays, elle n'y serait pas admise, faute de papiers. C'est en allant renouveler son titre de séjour qu'elle a été arrêtée par la police de l'immigration américaine. « Ils m'ont traitée comme une esclave », dit-elle de son expulsion, pieds et mains menottés.
Les autorités camerounaises, rapporte l'agence, poussent ces personnes à accepter le programme de retour de l'Organisation internationale pour les migrations. Certaines ont déjà été renvoyées vers leur pays d'origine ou vers un autre État alors qu'elles redoutaient d'y subir de mauvais traitements : deux Marocaines vivent cachées depuis leur retour.
Ce dispositif n'est pas propre au Cameroun. Une enquête de la même agence, que nous avions rapportée au début de l'été, décrit la mécanique : des suspensions de visas d'un côté, des millions de dollars de l'autre, pour obtenir d'une dizaine de pays africains qu'ils accueillent des expulsés venus du monde entier.
Ce qu'ils attendent
Anthony et Peter ont passé un entretien avec le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, qui pourrait leur reconnaître le statut de réfugié, sans qu'ils sachent si les autorités camerounaises l'accepteraient. D'autres ont reçu une convocation pour un entretien en avril 2027.
« Nous ne sommes vraiment pas les bienvenus ici. Ils font tout pour nous pousser à bout, pour nous donner envie de rentrer dans nos pays », dit Ayana à l'agence, « mais c'est impossible car nous y serions en danger ». Son dernier horizon est une échéance politique dans le pays où elle a vécu trente-huit ans : qu'un autre gouvernement arrive à Washington et lui rende le droit d'y rentrer.
Ce qui est établi, contesté ou inconnu
Établi — Les témoignages, les conditions de vie, le nombre de personnes concernées et la saisine de la justice camerounaise, recueillis à Yaoundé par l'Agence France-Presse le 9 septembre. La séquence légale des renvois, la décision du 25 février et sa suspension par la cour d'appel le 16 mars, lues dans l'alerte de pratique des organisations qui représentent les plaignants. L'audience du 13 mai et l'absence d'arrêt au 11 septembre, relevées dans le dossier de la cour d'appel. La date de ratification de la Convention contre la torture par les États-Unis, relevée dans la collection des traités des Nations unies. Le texte et les peines de l'article 347-1 du code pénal camerounais.
Contesté — La légalité de la pratique. Une cour fédérale l'a annulée ; l'administration soutient avoir agi en conformité avec les décisions de justice, et l'appel est pendant.
Inconnu à cette date — La date et le sens de l'arrêt de la cour d'appel, qui a entendu l'affaire le 13 mai. Le sort réservé aux demandes déposées devant la justice camerounaise. Et le nombre total de personnes expulsées vers le Cameroun depuis le début, que les autorités du pays n'ont jamais publié.











