« Je ne comprenais pas pourquoi on m'expulsait vers l'Afrique alors que je suis cambodgien. » Pheap Rom, 43 ans, a été expulsé en octobre 2025 vers l'Eswatini et enfermé pendant des mois, sans inculpation, dans la prison de haute sécurité de Matsapha. Il sortait de quinze ans de prison aux États-Unis, après avoir plaidé coupable de tentative de meurtre pour un coup de feu tiré lors d'une querelle de voisinage ; au lieu d'être renvoyé au Cambodge, il s'est retrouvé en Afrique australe. Rapatrié au Cambodge à la fin du mois de mars, il a raconté son histoire à l'AFP à Phnom Penh.
Son cas n'a rien d'unique : d'autres expulsés des États-Unis ont atterri en République démocratique du Congo ou en Ouganda, d'autres encore ont cessé de donner signe de vie après avoir été envoyés au Soudan du Sud, déchiré par la guerre. Une enquête de l'AFP, nourrie de témoignages, de documents judiciaires et des confidences de deux anciens responsables du département d'État, décrit la mécanique qui disperse à travers l'Afrique des migrants venus du monde entier.
Le bâton des visas, la carotte des dollars
Le levier principal tient en un mot : les visas. Trente-neuf pays sont visés par des suspensions de visas américains, dont les deux tiers en Afrique. Officiellement, en sortir suppose des contreparties banales — partager les données sur les criminels connus, reprendre ses propres ressortissants expulsés. En pratique, « je ne connais pas un seul pays qui ait réussi à sortir de la liste sans avoir conclu un accord » prévoyant l'accueil de migrants de pays tiers, confie à l'AFP un ancien responsable du département d'État. Un rapport de sénateurs démocrates décrit des pays « mis sous pression à coups de menaces sur les droits de douane, suspensions de visas ou réduction de l'aide » : selon ce document, neuf des vingt-cinq États ayant accepté de recevoir des expulsés sont africains. Le décompte des ONG, plus large, attribue à des pays africains quatorze des trente-quatre accords confirmés ou présumés.
L'argent complète la menace. L'Eswatini, dernière monarchie absolue d'Afrique, s'est engagé à accueillir à terme 160 expulsés contre 5,1 millions de dollars, selon le rapport des sénateurs démocrates ; le Rwanda aurait accepté d'en recevoir jusqu'à 250 contre 7,5 millions de dollars d'aide, selon Human Rights Watch. Le Ghana, après avoir accueilli des expulsés ouest-africains, a vu Washington lever ses restrictions de visas et supprimer des droits de douane de 15 % sur le cacao. Le Burkina Faso, lui, a refusé — « le Burkina Faso est une terre de dignité, pas une terre de déportation », a lancé son chef de la diplomatie, Karamoko Jean Marie Traoré. Le Nigeria a décliné aussi : « Nous savions qu'il y aurait des conséquences », relate un ancien responsable de son gouvernement — des restrictions de visas ont suivi. Selon les deux anciens responsables américains, cette politique a été élaborée par Stephen Miller, conseiller de Donald Trump tenant d'une ligne identitaire dure, après un premier chapitre latino-américain symbolisé par l'envoi de plus de 250 Vénézuéliens dans une prison de haute sécurité au Salvador.
Des protections juridiques contournées
Nombre de ces expulsés étaient pourtant protégés par le droit américain, au titre de la Convention contre la torture ou d'un sursis à éloignement, selon les témoignages recueillis par l'AFP depuis un an. L'administration Trump s'appuie sur une lecture littérale : si ces statuts interdisent de renvoyer un migrant dans son pays d'origine, rien n'empêcherait de l'expédier ailleurs. Les intéressés racontent des vols de nuit, une destination découverte une fois à bord, des menottes, l'impossibilité d'appeler un avocat. Khalid, 23 ans, protégé contre un renvoi vers son pays d'Afrique de l'Est où il dit avoir fui la torture, s'est retrouvé en Guinée équatoriale — laquelle l'a renvoyé chez lui, qui l'a renvoyé en Guinée équatoriale, faute de papiers. Il y est bloqué, dans un pays où la procédure d'asile n'existe pas, confirme le Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés. « C'est du refoulement en chaîne et c'est illégal », tranche l'avocate Meredyth Yoon, pour qui Washington fait exécuter par des pays tiers des expulsions que le droit américain lui interdit.
Interrogée, la Maison Blanche n'a pas répondu à l'AFP. Le département d'État évoque une « priorité absolue », et l'agence fédérale de l'immigration ICE assure que ces accords « garantissent le respect de la procédure régulière prévue par la Constitution américaine » et « sont essentiels à la sécurité de notre patrie ». Un ancien responsable du département d'État résume autrement la philosophie du dispositif : « Une fois qu'ils ne sont plus entre les mains des Américains, vous pouvez en faire ce que vous voulez. On s'en lave les mains : c'est comme ça que l'administration voit les choses. »
La justice américaine a contredit l'agence le 18 septembre 2026. Une cour d'appel fédérale siégeant à Boston a jugé que le droit de contester une expulsion par crainte de persécutions « ne signifie pas grand-chose » si la personne n'est pas prévenue de sa destination et n'a pas de réelle possibilité de la contester. Le jour même, le directeur juridique du ministère de la Sécurité intérieure, James Percival, a affirmé que cette politique « continue », la décision n'étant pas encore en vigueur. Le 29 septembre, la Cour suprême a suspendu le jugement de première instance et accepté d'examiner l'affaire, qu'elle entendra le 9 décembre.
Détenus dans un « trou noir juridique »
Sur le continent, le sort des expulsés échappe à tout cadre. À Matsapha, où croupissent aussi les opposants au roi Mswati III, des hommes sont détenus sans charge et sans limite, privés d'avocat malgré une décision de la Cour suprême de l'Eswatini — un « trou noir juridique », selon l'avocat Tin Thanh Nguyen, qui parle d'une « traite moderne d'êtres humains, par des voies officielles ». Le Cubain Roberto Mosquera, plombier de Floride de 59 ans, y a été interné près d'un an : sa famille, à qui le gouvernement avait affirmé qu'il était parti pour Cuba, l'a reconnu sur une photo publiée sur X par la porte-parole du ministère de la Sécurité intérieure. Au Ghana, des expulsés ont été détenus secrètement dans un camp militaire, puis abandonnés sans papiers au Togo voisin, selon des documents judiciaires américains — parmi eux, un homme bisexuel renvoyé vers la Gambie, où l'homosexualité est un crime. La Sierra Leone a reçu ses premiers expulsés en mai, la Centrafrique en juin. Et quand la justice américaine a déclaré illégale l'expulsion d'une femme vers la RDC, l'administration a répondu qu'il serait trop dangereux de la rapatrier… en raison de l'épidémie d'Ebola qui sévit dans ce pays. L'Union européenne, elle, prend la même direction : le Parlement européen a approuvé le 17 juin un règlement qui ouvrira la voie à des « hubs de retour » dans des pays tiers. Les États membres l'ont adopté définitivement le 1er octobre, l'Espagne votant contre et la Belgique s'abstenant, selon le projet de procès-verbal du Conseil de l'Union.
En mai, un avion transportant des expulsés des États-Unis s'est posé à Accra. Un journaliste de l'AFP a voulu parler aux passagers, regroupés selon leurs avocats dans un hôtel de la capitale ghanéenne, lourdement gardé. On lui a répondu que l'établissement était complet — mais que s'il revenait deux jours plus tard, il y aurait de la place.











