Les sondages avaient porté Édouard Balladur « si haut et si longtemps », écrira la Commission des sondages dans son rapport sur la présidentielle de 1995, « au point que pour certains dès le mois de janvier son élection était déjà acquise ». Fin février et début mars, tous les instituts ont enregistré le même « retournement brutal » : la chute du Premier ministre, la montée de Jacques Chirac. Au soir du premier tour, Lionel Jospin, que les derniers sondages sous-estimaient, devançait Jacques Chirac, qu'ils surestimaient. Jacques Chirac a été élu en mai.
Fin août 2026, une candidate occupait à son tour la première place des enquêtes. Marine Le Pen était la « seule assurée d'être au second tour si le scrutin avait lieu maintenant, selon toutes les intentions de vote », relevait l'Agence France-Presse le 26 août. Tout tient dans la réserve : « si le scrutin avait lieu maintenant ».
Une mesure datée, par définition
La loi sur les sondages le dit dès son premier article, dans sa rédaction de 2016. Un sondage est « une enquête statistique visant à donner une indication quantitative, à une date déterminée, des opinions, souhaits, attitudes ou comportements d'une population par l'interrogation d'un échantillon ». La Commission des sondages, qui contrôle ceux qui touchent au débat électoral, décrivait, à propos des scrutins de 2002, le travail des instituts comme la recherche de « la photographie instantanée de l'opinion la plus exacte ». En pleine campagne, elle avait publié un communiqué rappelant que les sondages ne sont « qu'un instrument d'analyse de l'opinion dépourvu de valeur prédictive ».
À l'automne qui précède le vote, la photographie est prise avant même que la liste des candidats existe. Les parrainages d'élus doivent parvenir au Conseil constitutionnel au plus tard le sixième vendredi avant le premier tour, à 18 heures, soit le 12 mars 2027. Le Parti socialiste et Place publique ont fixé leur primaire aux 9-10 et 16-17 octobre 2026. Les instituts testent donc plusieurs listes possibles. C'est « selon les configurations », notait l'AFP fin août, que Jean-Luc Mélenchon se trouvait en position de se qualifier pour le second tour. Le 16 septembre, l'agence rapportait que les sondages créditaient Raphaël Glucksmann de 10 à 14 % des intentions de vote.
La marge d'erreur, et ce qu'elle ne couvre pas
Tout sondage lié au débat électoral doit être publié avec « une mention précisant que tout sondage est affecté de marges d'erreur » et, depuis une loi du 25 avril 2016, avec ces marges elles-mêmes, « le cas échéant par référence à la méthode aléatoire ». La formule classique ne vaut, en toute rigueur, que pour un échantillon tiré au hasard ; la loi autorise à s'y référer.
Sur mille personnes interrogées, un candidat mesuré à 25 % se situe, avec cette formule et dans 95 cas sur 100, entre 22,3 et 27,7 %, soit environ 2,7 points dans chaque sens, selon notre calcul. Un concurrent mesuré à 22 % se situe entre 19,4 et 24,6 %. Les deux fourchettes se chevauchent : trois points d'écart ne suffisent pas à dire lequel est devant.
La marge ne dit rien des choix faits après l'enquête. Les réponses brutes sont « redressées » pour corriger les défauts de l'échantillon, notamment à partir des votes passés que déclarent les personnes interrogées. La Commission tenait en 1995 ce redressement pour « une nécessité », tout en reconnaissant aux instituts « une certaine marge d'appréciation » dans le choix de la méthode. La même année, elle avait obligé un quotidien à publier une mise au point : il avait diffusé, sous le titre « Le Pen passe Balladur ? », des résultats bruts qui n'avaient pas été redressés.
Sept ans plus tard, elle a examiné un sondage qui donnait Lionel Jospin à 51 % au second tour, alors que les différents redressements de l'institut le plaçaient entre 54,3 et 56,7 %. Ses responsables, entendus par la Commission, ont expliqué avoir voulu « lisser » le résultat pour ne pas « créer un événement médiatique à partir d'éléments contestables ».
Deux retournements tardifs
En 1995, le basculement est survenu environ deux mois avant le premier tour. En 2002, les enquêtes plaçaient Lionel Jospin « loin devant Jean-Marie Le Pen, sauf les deux derniers jours avant l'interdiction de publication des sondages électoraux », rappelaient en 2010 les sénateurs Hugues Portelli et Jean-Pierre Sueur. Le candidat du Front national s'est qualifié pour le second tour le 21 avril. Beaucoup, notaient les deux sénateurs, ont jugé les sondages en partie responsables : la certitude de voir Lionel Jospin au second tour aurait favorisé la dispersion des voix de gauche. Leur rapport l'écrit au conditionnel.
La loi donne au lecteur de quoi juger sur pièces. Chaque sondage électoral publié doit indiquer qui l'a réalisé, qui l'a commandé, combien de personnes ont été interrogées, à quelles dates, et le texte intégral des questions. Sa notice, qui détaille la composition de l'échantillon, la part de personnes n'ayant pas répondu et les critères de redressement, est rendue publique en ligne par la Commission des sondages. Pour le premier tour de 2027, plus aucun sondage électoral ne pourra être publié, diffusé ni commenté à partir du samedi 17 avril à zéro heure.











