Quand Adam Mosseri s'assied a la barre du tribunal de Los Angeles, c'est tout le modele economique de la Silicon Valley qui est mis en examen. Le patron d'Instagram est le premier dirigeant d'un geant technologique a se defendre devant un jury face a une accusation frontale : avoir fabrique des « machines a sous » de dopamine destinees a des cerveaux adolescents encore en formation.
Le cortex prefrontal, piece a conviction numero un
La veille du temoignage de Mosseri, la docteure Anna Lembke, psychiatre de l'universite Stanford, a pose le cadre scientifique du proces. Modele anatomique a la main, elle a montre au jury le cortex prefrontal : « Il agit comme les freins d'une voiture. C'est la partie de notre cerveau qui dit : "Ok, j'en ai assez, ca suffit maintenant." » Or, cette region du cerveau n'acheve son developpement que vers 25 ans. Les adolescents sont donc physiologiquement incapables de s'autoreguler face a des contenus concus pour maximiser le temps d'ecran.
Pour la psychiatre de Stanford, l'usage precoce des reseaux sociaux fonctionne comme une veritable « drogue d'entree » : meme peu toxique en apparence, cette « premiere exposition » remodele le cerveau lorsqu'il est le plus malleable, le predisposant a d'autres addictions — cigarette, alcool, stupefiants. « A chaque fois que j'utilise le terme drogue, je l'utilise dans un sens large qui inclut l'usage des reseaux sociaux », a-t-elle precise.
Le coeur du debat : l'algorithme comme produit defectueux
Le debat ne porte pas sur le danger des videos hebergees sur les plateformes. La loi americaine protege largement les hebergeurs sur la question des contenus. Ce qui est juge, c'est l'architecture meme des produits : les algorithmes de recommandation, le scroll infini, les notifications calibrees pour declencher un retour compulsif. L'accusation soutient que ces fonctionnalites ne sont pas des effets secondaires malheureux, mais le coeur du modele economique de Meta et de YouTube (filiale de Google).

La plainte de Kaley G.M., une Californienne de 20 ans, a ete choisie comme affaire test pour les milliers de plaintes similaires deposees aux Etats-Unis. L'avocat de Meta, Paul Schmidt, a dessine lundi une strategie de defense visant a demontrer que les reseaux sociaux n'ont pas ete un « facteur substantiel » dans les problemes de sante mentale de la plaignante, qui s'expliqueraient surtout par des « dynamiques familiales » et des violences subies dans ce cadre. L'avocat de YouTube a martele que la plateforme video n'etait pas addictive « intentionnellement » et ne constituait meme pas un reseau social.
Les ondes de choc pour la loi francaise et europeenne
Si le jury donne raison a l'accusation, les consequences depasseront largement les frontieres americaines. En France, la loi du 7 juillet 2023 a deja pose le principe de la majorite numerique a 15 ans, mais son application reste embryonnaire : les plateformes n'ont toujours pas mis en place de verification d'age fiable. Le Digital Services Act europeen (DSA), entre en vigueur en 2024, impose des obligations de transparence algorithmique, mais ne qualifie pas explicitement l'algorithme de recommandation comme un « produit » susceptible d'etre defectueux.

Un verdict californien qualifiant l'algorithme de « produit defectueux » ouvrirait une breche juridique considerable pour les regulateurs europeens. Les associations francaises de protection de l'enfance, comme e-Enfance ou La Voix de l'Enfant, pourraient s'appuyer sur cette jurisprudence pour exiger une refonte des mecanismes de recommandation destines aux mineurs. Le Senat francais, qui travaille depuis 2024 sur un durcissement de la regulation, y trouverait un levier supplementaire.
TikTok et Snapchat ont paye pour eviter le proces
Un detail revele la fragilite de la position des plateformes : TikTok et Snapchat, egalement poursuivis, ont signe un accord confidentiel avant le proces plutot que d'affronter un jury. Ce reglement a l'amiable suggere que leurs avocats estimaient le risque d'un verdict defavorable suffisamment eleve pour preferer payer. Meta et Google, eux, ont choisi de se battre — un pari qui pourrait se reveler couteux si le jury tranche contre eux.
Le proces, entame par la selection du jury le 27 janvier, devait durer jusqu'au 20 mars. D'autres proces tests similaires sont prevus a Los Angeles d'ici l'ete, tandis qu'au Nouveau-Mexique, un proces distinct accusant Meta de privilegier le profit a la protection des mineurs contre les predateurs sexuels a debute en parallele. L'audition de Mark Zuckerberg, prevue le 18 fevrier, constituera le point d'orgue de ce proces historique.
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