Depuis le début de la guerre en Iran, le 28 février 2026, le gaz naturel européen a bondi de 130 %. Les factures d’énergie flambent de l’Allemagne à l’Italie. La France, elle, exporte son électricité à ses voisins en battant des records. Derrière cet avantage, un choix fait il y a cinquante ans : le nucléaire.
92 TWh exportés en 2025 : un record porté par le nucléaire
En 2025, la France a exporté 92,3 TWh d’électricité vers ses voisins européens — un record qui dépasse les 89 TWh de 2024 et les 76 TWh de 2002. Ces exportations ont rapporté 5,4 milliards d’euros, selon les données compilées par la Société française d’énergie nucléaire (SFEN).
Les principaux acheteurs : l’Italie (26,2 TWh), l’Allemagne (23,1 TWh), la Belgique (23,1 TWh), le Royaume-Uni (22,6 TWh) et la Suisse (20,1 TWh). Ces cinq pays absorbent à eux seuls la quasi-totalité du surplus électrique français.
La raison tient en un chiffre : 95 % de l’électricité française provient de sources bas-carbone, dont 60 à 70 % du nucléaire seul. La production nucléaire a atteint 373 TWh en 2025, en hausse de 3,1 % par rapport à 2024, portée par la remise en service progressive du parc après les arrêts pour corrosion sous contrainte de 2022-2023.
Pourquoi la France paie 30 €/MWh de moins que l’Allemagne
Sur les contrats à terme 2026-2027, l’électricité française se négocie autour de 57 €/MWh, contre 92,5 €/MWh en Allemagne et 97 €/MWh en Italie. Un écart de plus de 30 €/MWh en faveur de la France — un fossé que la crise d’Ormuz a creusé.
Le mécanisme est direct. L’Allemagne, sortie du nucléaire en avril 2023, produit encore 21,3 % de son électricité au charbon et 15,6 % au gaz naturel. Quand le prix du gaz TTF européen passe de 32 à 74 €/MWh — soit une hausse de 130 % depuis le début du conflit —, le coût de production allemand suit. L’Italie, sans nucléaire, est dans la même situation.
Le nucléaire français fonctionne à l’uranium, dont le coût ne représente qu’une fraction du prix du kilowattheure et dont l’approvisionnement ne transite pas par le détroit d’Ormuz. La Direction générale du Trésor, dans son analyse de conjoncture de janvier 2026 consacrée au « nouvel équilibre nucléaire », soulignait déjà cet effet d’amortissement structurel sur les prix français.
Le paradoxe : l’Allemagne achète ce qu’elle a choisi de ne plus produire
En 2025, l’Allemagne a importé 26,2 TWh d’électricité nucléaire française — contre 15,7 TWh en 2024, soit une hausse de 67 %. Le pays qui a fait de la sortie du nucléaire un pilier politique achète désormais en quantité croissante l’électricité produite par les réacteurs de ses voisins.
Comme Regards Actuels le documente dans le suivi quotidien de la guerre en Iran, la crise d’Ormuz a rappelé que la dépendance au gaz est une vulnérabilité géopolitique. L’Allemagne l’avait appris avec le gaz russe en 2022. Elle le réapprend avec le GNL en 2026 : les stocks européens de gaz sont tombés à 29,2 %, soit sept points sous le niveau de l’année précédente, tandis que 20 à 25 % de l’approvisionnement mondial en GNL reste bloqué derrière Ormuz.
La Belgique, qui importe 5,8 milliards de dollars de GNL qatari par an, et l’Italie, dont le commerce annuel avec les pays du Golfe atteint 9,8 milliards d’euros, partagent cette vulnérabilité. Pour ces pays, l’électricité nucléaire française est devenue un filet de sécurité — un rôle qui alimente le débat sur la flambée des factures de gaz attendue en mai 2026.
Un atout qui vieillit : les défis devant le parc français
L’avantage est réel, mais pas éternel. Les 57 réacteurs français ont en moyenne plus de 35 ans. Les quatrièmes visites décennales des réacteurs de 1 300 MW ont commencé à la centrale de Paluel, en Normandie, pour déterminer si ces installations peuvent fonctionner au-delà de 40, voire 60 ans.
En janvier 2026, selon RTE, 42 réacteurs étaient pleinement disponibles, 12 partiellement et 3 à l’arrêt complet. L’EPR de Flamanville, réacteur le plus puissant du parc avec 1 650 MW, a atteint sa pleine puissance le 14 décembre 2025 — mais après dix-sept ans de chantier.
Pour assurer la relève, le programme EPR2 prévoit six nouveaux réacteurs sur les sites de Penly, Gravelines, Bugey et Tricastin, avec une mise en service entre 2035 et 2037. EDF vise 400 TWh de production annuelle d’ici 2030. L’objectif : maintenir le bouclier nucléaire à l’heure où la France exporte non seulement de l’électricité, mais aussi une leçon — la diversité du mix énergétique n’est pas un luxe, c’est une assurance.







