Le monde regarde le pétrole. Mais derrière la flambée du Brent se cache un autre choc, moins visible et potentiellement plus durable : celui des engrais. Plus d'un tiers des fertilisants échangés dans le monde transitent par le détroit d'Ormuz. Depuis que l'Iran a imposé un blocage sélectif du détroit le 1er mars, la chaîne d'approvisionnement agricole mondiale est en train de se gripper.
Un million de tonnes bloquées dans le Golfe
Selon le Council on Foreign Relations et le CSIS, près d'un million de tonnes métriques de cargaisons d'engrais sont physiquement bloquées dans les ports du Golfe. Plusieurs producteurs majeurs ont déclaré la force majeure, suspendant leurs livraisons.
Le prix de l'urée, l'engrais solide le plus utilisé au monde et un intrant essentiel pour le blé, le maïs, le riz et le soja, a bondi de 32 % en une semaine, passant de 516 à 683 dollars la tonne métrique au hub d'importation de La Nouvelle-Orléans, selon l'IFPRI.
La crise ne s'arrête pas à l'urée. Le soufre, un sous-produit du raffinage pétrolier et gazier essentiel à la fabrication des engrais phosphatés, fait lui aussi l'objet d'une pénurie en cascade. Les installations pétrolières du Golfe étant visées par les frappes iraniennes (Fujaïrah, Shah), la production de soufre chute mécaniquement.
Des récoltes en péril : le timing est critique
Le choc arrive au pire moment. La saison des semis est en cours dans l'hémisphère nord. Les engrais sont appliqués en début de cycle cultural et déterminent les rendements des mois plus tard. Si les agriculteurs n'ont pas accès aux fertilisants maintenant, les récoltes de blé, de maïs, de soja et de riz seront affectées à l'automne.
Les cours du blé ont déjà commencé à progresser. Les analystes du World Economic Forum avertissent que les pays importateurs les moins riches pourraient subir un « stress aigu » si le conflit se prolonge.
L'Afrique subsaharienne en première ligne
Plus de 90 % des engrais consommés en Afrique subsaharienne sont importés, pour l'essentiel depuis des régions accessibles via Ormuz. Les ménages y consacrent une part disproportionnée de leurs revenus à l'alimentation. Une hausse des prix des engrais se répercute en quelques semaines sur le prix du pain, du riz ou de la farine.
Le 17 mars, l'ONU a alerté sur le fait que l'insécurité alimentaire aiguë dans le monde pourrait atteindre un « nouveau record » en raison de la guerre au Moyen-Orient.
Et la France ?
La France est le premier producteur agricole européen et un importateur net d'engrais azotés. La hausse du prix de l'urée se répercutera sur les coûts de production des céréaliers français, puis sur les prix alimentaires en rayon. Ce mécanisme, déjà observé lors de la guerre en Ukraine en 2022, pourrait se reproduire avec une intensité comparable.
Le choc des engrais est le deuxième domino après le choc pétrolier. Le troisième — l'inflation alimentaire — n'est qu'une question de semaines.











