Mercredi 11 mars 2026, les 32 pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ont voté à l’unanimité la libération de 400 millions de barils de pétrole issus de leurs réserves stratégiques. C’est la plus importante opération coordonnée depuis la création de l’institution en 1974. L’objectif : atténuer la flambée des cours provoquée par le blocage du détroit d’Ormuz, conséquence directe de la guerre en Iran déclenchée fin février. Pourtant, le prix du Brent a franchi la barre des 100 dollars le baril dès le 12 mars. Alors que les réserves fondent, une question s’impose : que se passera-t-il si elles ne suffisent plus ?
400 millions de barils : un record qui ne suffit pas
La décision du 11 mars constitue la sixième opération coordonnée de l’AIE. Les précédentes remontent à la guerre du Golfe en 1991 (17 millions de barils vendus par les États-Unis), à l’ouragan Katrina en 2005 (11 millions), à la guerre civile libyenne en 2011 (30 millions) et, à deux reprises, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022 (182,7 millions au total).
Avec 400 millions de barils, le volume libéré en mars 2026 dépasse largement le double du précédent record. Les États-Unis fournissent 172 millions de barils, prélevés sur leur Strategic Petroleum Reserve (SPR), qui contenait plus de 415 millions de barils au 6 mars. La France contribue à hauteur de 14,5 millions de barils, le Royaume-Uni 13,5 millions, tandis que l’Allemagne mobilise 12 % de ses stocks.
Pourtant, ces volumes représentent environ 20 jours d’exportations transitant habituellement par le détroit d’Ormuz. Le problème : la perturbation liée au blocage du détroit entraîne une perte estimée à 10 millions de barils par jour, selon l’AIE. Les 400 millions libérés ne couvrent donc que 40 jours de déficit à ce rythme.
Ce que la France stocke réellement
La France dispose d’environ 120 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers, soit l’équivalent de 120 jours d’importations nettes. Ce volume dépasse l’obligation minimale fixée par l’AIE, qui impose à ses membres de détenir au moins 90 jours de stocks.
Ces réserves sont gérées à 75 % par la SAGESS (Société anonyme de gestion des stocks de sécurité), créée en 1988 et détenue par les opérateurs pétroliers. La SAGESS supervise environ 97 millions de barils répartis sur 81 sites de stockage à travers le territoire français : raffineries, dépôts pétroliers et le site souterrain de Géosel à Manosque, dans les Alpes-de-Haute-Provence.
Au total, la France stocke environ 17 millions de tonnes d’hydrocarbures, comprenant du pétrole brut, du gazole, de l’essence, du kérosène et du fioul domestique. Ce dispositif a été mis en place après les chocs pétroliers des années 1970, lorsque les pays producteurs avaient restreint leurs exportations, provoquant des pénuries mondiales.
Pourquoi les prix continuent de monter
Malgré la libération record, le cours du Brent a franchi les 100 dollars le 12 mars et les marchés restent sous tension. Le blocage du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié, représente un déficit que les réserves ne peuvent combler durablement.
Depuis le début des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, les grands armateurs ont suspendu leurs opérations dans le détroit. Le 5 mars, les Gardiens de la révolution islamique ont annoncé que l’Iran maintiendrait le détroit fermé aux navires des États-Unis, d’Israël et de leurs alliés occidentaux.
Les oléoducs de contournement ne permettent pas de compenser le volume habituellement transporté par voie maritime. Selon les analystes, le déficit atteint environ 12 millions de barils par jour en comptant le brut et les produits raffinés. La libération des réserves constitue, selon les termes d’un analyste cité par La Presse, « un tampon temporaire, mais probablement insuffisant pour compenser la réduction des flux passant par le détroit d’Ormuz ».
Que se passe-t-il si les réserves s’épuisent
Les experts estiment que les stocks libérés peuvent alimenter le marché pendant trois à six mois. Au-delà, plusieurs scénarios se profilent, tous liés à la durée du blocage du détroit d’Ormuz.
Si le conflit se prolonge et que les réserves s’amenuisent sans reconstitution possible, les pays de l’AIE devront envisager des mesures de rationnement. En France, cela pourrait se traduire par des restrictions à la pompe, une priorisation des secteurs essentiels (santé, sécurité, transports publics) et des mesures de réduction de la consommation industrielle.
Côté américain, le département de l’Énergie prévoit que la libération de 172 millions de barils prendra environ 120 jours. L’administration a annoncé un plan de reconstitution de 200 millions de barils dans l’année suivante, soit 20 % de plus que le volume prélevé. Mais cette reconstitution suppose un retour à la normale des approvisionnements, ce qui reste incertain.
L’impact concret pour les Français
Les conséquences sont déjà visibles à la pompe. Entre le 1er et le 3 mars, le sans-plomb 95 est passé de 1,772 euro à 1,813 euro le litre, et le gazole de 1,722 euro à 1,805 euro le litre. Le Brent, qui s’établissait à 70,91 dollars le 26 février, a bondi à 82,58 dollars le 4 mars, soit une hausse de 16,5 % en six jours, avant de franchir les 100 dollars la semaine suivante.
Si la crise persiste, le poste énergie des ménages français va continuer de gonfler : carburants, chauffage au fioul, transports en commun dépendants du diesel. Le gouvernement a indiqué que le recours aux réserves stratégiques est « une option envisagée » pour stabiliser les prix, et des pressions ont été exercées sur les distributeurs pour qu’ils répercutent les baisses liées à la libération des stocks.
Sur les marchés financiers, la flambée pétrolière ravive les craintes d’une accélération de l’inflation. Le Dow Jones a perdu 1,56 %, le Nasdaq 1,78 % et le S&P 500 1,52 % dans les jours qui ont suivi l’annonce de l’AIE.
Quelles perspectives
La situation dépend désormais de l’évolution du conflit au Moyen-Orient et de la réouverture du détroit d’Ormuz. Tant que ce passage reste perturbé, les réserves mondiales continueront de fondre à un rythme que les mécanismes de coordination de l’AIE ne pourront pas soutenir indéfiniment.
La création de ce filet de sécurité pétrolier remonte à un demi-siècle. Il a été mobilisé six fois en cinquante-deux ans. Jamais dans des proportions aussi massives que cette semaine, et jamais face à une perturbation aussi durable. La question n’est plus de savoir si les réserves tiendront, mais combien de temps.










