Le 27 février 2026, le baril de Brent s'échangeait à 73 dollars. Dix-huit jours plus tard, il dépasse les 103 dollars. Entre ces deux dates, une guerre a éclaté au Moyen-Orient, le détroit d'Ormuz a été bloqué, et les marchés financiers mondiaux ont basculé dans un régime de volatilité que les investisseurs n'avaient plus connu depuis 2022.
Cette semaine du 17 mars concentre à elle seule trois décisions de banques centrales majeures, un baril qui oscille de 5 % par jour et un or au plus haut historique. Pour les Français, cela se traduit par des pompes à essence en rupture, des crédits immobiliers sous tension et un mot qui revient dans la bouche des économistes : stagflation.
Le choc pétrolier en 18 jours : chronologie d'une flambée à +41 %
Depuis le début des frappes américano-israéliennes sur l'Iran le 28 février, le Brent a suivi une trajectoire irrégulière mais structurellement haussière. Le premier bond, de 73 à 91 dollars en 48 heures, a suivi l'annonce par Téhéran de la fermeture du détroit d'Ormuz, par lequel transitaient 20 % du pétrole mondial et 25 % du GNL.
Le pic a été atteint le 16 mars en séance à 106,44 dollars, avant une correction brutale à 100,28 dollars (-2,77 % en quelques heures) sur un espoir de réouverture après le passage d'un navire non iranien. Cet espoir s'est révélé illusoire : dans la nuit du 16 au 17 mars, deux attaques de drones ont visé le terminal pétrolier de Fujaïrah, un tanker a été touché par un projectile dans le golfe d'Oman et le champ gazier géant de Shah, à Abu Dhabi, a pris feu.
Résultat : le Brent a rebondi de 4,67 % mardi matin à 104,88 dollars, et le WTI américain de 5,16 % à 98,32 dollars. Fujaïrah, située sur la côte est des Émirats arabes unis et hors du détroit d'Ormuz, était considérée comme la principale route de contournement du blocus. Sa neutralisation signifie qu'il n'existe plus aucune voie d'exportation pétrolière sûre dans la région.
Le blocage sélectif : qui passe, qui ne passe pas
L'Iran ne ferme pas Ormuz de manière absolue. Téhéran pratique un blocage sélectif, autorisant les pays « amis » après négociations bilatérales. Depuis le 13 mars, deux navires indiens, un pétrolier saoudien et un supertanker iranien à destination de la Chine ont transité. Aucun navire occidental n'est passé.
Le trafic global est passé de 51 navires sortants le 27 février à trois le 13 mars, puis à quasi zéro le 15 mars. L'Iran utilise le détroit comme levier de négociation, récompensant ses alliés et punissant ses adversaires.
Marchés actions : la défense s'envole, le tourisme plonge
Le S&P 500 a perdu 3,8 % depuis son pic de janvier et enchaîné trois semaines consécutives de baisse, une première en un an. Le CAC 40 parisien, qui avait gagné 5,59 % en février, a reculé jusqu'à 8 169 points en séance, perdant près de 2,68 % en une journée.
Pourtant, mardi 17 mars, Wall Street a ouvert en hausse : Dow Jones +0,70 %, S&P 500 +0,46 %, Nasdaq +0,37 %. C'est un changement notable : jusqu'ici, quand le pétrole montait, les actions baissaient. Désormais, les deux montent ensemble. Les marchés commencent à intégrer un baril durablement au-dessus de 100 dollars comme la nouvelle norme.
Les gagnants
Le secteur de l'énergie profite mécaniquement de la flambée du brut. TotalEnergies progresse de 3,73 %, Shell de 3,28 %, le norvégien Equinor de 5,54 %. Le secteur de la défense connaît des hausses spectaculaires : Thales gagne 4,67 % sur le CAC 40, Exosens s'envole de 10,11 % et Exail Technologies de 9,82 %.
L'or, valeur refuge par excellence, a franchi les 5 033 dollars l'once, un record historique absolu, porté par l'incertitude géopolitique et les anticipations d'inflation.
Les perdants
Les compagnies aériennes sont parmi les plus touchées : IAG (British Airways, Iberia) a perdu plus de 6 %. L'espace aérien des Émirats arabes unis a été temporairement fermé mardi matin après des interceptions de missiles. L'hôtellerie, le tourisme et les secteurs dépendants du transport subissent la même pression.
Trois banques centrales en 72 heures : le dilemme impossible
La semaine du 17 mars est la plus dense en décisions monétaires depuis le début du conflit. Trois institutions majeures doivent se prononcer dans un contexte où la flambée du pétrole complique tout calcul.
Fed (mercredi 18 mars) : le dot plot sous haute tension
La Réserve fédérale américaine devrait maintenir ses taux inchangés dans la fourchette 3,50-3,75 %, selon 99 % des anticipations de marché. L'enjeu n'est pas la décision elle-même mais le dot plot, le graphique de projections des gouverneurs qui indique où ils voient les taux en fin d'année.
Avant la guerre, les marchés attendaient deux à trois baisses en 2026. Désormais, le cabinet EY-Parthenon n'en prévoit qu'une seule, en décembre, et juge « entièrement plausible que la Fed ne procède à aucune baisse cette année ». Barclays a repoussé sa prévision de première baisse à septembre. Si le dot plot confirme cette tendance, c'est un signal négatif pour les marchés actions et pour les emprunteurs.
BCE (jeudi 19 mars) : l'Europe plus exposée
La Banque centrale européenne, qui a maintenu ses taux à 2 % en février, rend sa décision 24 heures après la Fed. L'inflation en zone euro était redescendue à 1,7 % en janvier, sous l'objectif de 2 %. Mais l'Italie affiche déjà une accélération à 1,5 % en février, contre 1 % un mois plus tôt.
L'Europe est structurellement plus exposée que les États-Unis au choc Ormuz en raison de sa dépendance aux importations énergétiques. Si la BCE choisit de ne pas bouger, le différentiel de taux avec la Fed restera élevé, ce qui pèse sur l'euro.
L'Australie a déjà bougé
La Reserve Bank of Australia a relevé son taux directeur de 25 points de base mardi 17 mars, invoquant explicitement la « forte hausse des prix des carburants ». C'est la première banque centrale au monde à réagir directement au choc pétrolier. Si d'autres la suivent, le coût du crédit mondial remontera, freinant la croissance.
Ce que ça change pour les Français
Carburant : vers 2 euros le litre
Le prix du sans-plomb 95 est passé de 1,772 euro le litre le 1er mars à 1,813 euro le 3 mars. Avec un Brent durablement au-dessus de 100 dollars, les estimations de mi-mars pointent vers un seuil de 2 euros le litre. Au 16 mars, 221 stations-service sur 9 842 en France étaient en rupture totale de stock, soit 2,2 % du réseau, avec des files d'attente signalées en Normandie, dans les Bouches-du-Rhône et dans le Nord.
Crédit immobilier : la hausse guette
Le taux moyen des crédits immobiliers est passé de 3,20 % en janvier à 3,25 % en février. Si l'inflation repart sous l'effet du pétrole et que la BCE ne baisse pas ses taux, les taux de crédit pourraient remonter dans les mois à venir, freinant un marché immobilier déjà fragile.
Épargne et investissement
Les valeurs refuges sont les grandes gagnantes de ce contexte. L'or à 5 033 dollars l'once bénéficie de la fuite vers la sécurité. Côté actions, les ETF énergie et défense surperforment, tandis que les fonds exposés au tourisme ou aux compagnies aériennes sous-performent.
Géopolitique et marchés : les corrélations décisives
Chaque événement militaire se répercute en quelques minutes sur les marchés. Le 1er mars, l'annonce de la fermeture d'Ormuz a fait bondir le Brent de 25 % en 48 heures. Le 12 mars, la déclaration du nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei jurant de maintenir le détroit fermé a poussé le S&P 500 à son plus bas de l'année.
Le 16 mars, un bref espoir de réouverture a fait chuter le Brent de 2,77 % en une heure, avant que les attaques nocturnes sur Fujaïrah ne renversent la tendance. Mardi 17 mars, Israël a confirmé l'élimination d'Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien et l'un des rares canaux de négociation. Cette disparition réduit les chances d'une désescalade à court terme.
Parallèlement, l'élimination du commandant des Basij, Gholamreza Soleimani, et la tentative contre le chef militaire du Jihad islamique palestinien Akram Al-Ajouri illustrent une stratégie de décapitation systématique du régime iranien et de ses alliés. Cette escalade rend tout cessez-le-feu à court terme peu probable et maintient une pression haussière structurelle sur le pétrole.
Trois scénarios pour les semaines à venir
Scénario 1 : désescalade négociée
Un cessez-le-feu ou une réouverture d'Ormuz ferait chuter le Brent vers 80-85 dollars en quelques séances. Les banques centrales retrouveraient des marges de manœuvre pour baisser les taux. Les compagnies aériennes et le tourisme rebondiraient. Ce scénario est jugé peu probable à court terme après l'élimination de Larijani.
Scénario 2 : statu quo prolongé
Le conflit se poursuit sans escalade supplémentaire ni désescalade. Le Brent se stabilise entre 95 et 110 dollars. L'inflation repart modérément, les banques centrales gèlent leurs taux. Le coût de l'essence en France se maintient autour de 2 euros. L'économie ralentit sans entrer en récession.
Scénario 3 : escalade régionale totale
L'offensive terrestre israélienne au Liban s'intensifie, l'Iran déploie ses missiles post-2014 et les attaques sur les infrastructures pétrolières du Golfe s'étendent. Le Brent dépasse les 120 dollars. Les banques centrales sont contraintes de remonter leurs taux. Le risque de récession mondiale augmente. Ce scénario est celui que les marchés ne pricent pas encore complètement.
Cet article est mis à jour en continu. Prochaines mises à jour prévues après la décision de la Fed (18 mars) et de la BCE (19 mars).











