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Après le 17 octobre, Laurent Nuñez reconnaît un manque d'anticipation et la CGT maintient la grève du 5 novembre

Le ministère de l'Intérieur a compté 550 000 manifestants le 17 octobre, bien plus qu'il n'en attendait ; les organisateurs en revendiquent 800 000. Le gouvernement répond par des couvre-feux locaux et convie les syndicats à Matignon le 21 octobre.

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Des policiers casqués courent sur la place de la République, la statue de la République en arrière-plan
Charge de policiers place de la République, à Paris, lors de la manifestation contre la vie chère du 17 octobre 2026.© Geoffroy Van der Hasselt / AFP

Le lundi 19 octobre, Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur, a reconnu un « manque d'anticipation » et « une perte de contrôle » des forces de police dans « certaines grandes villes » le samedi précédent. Il avait présenté sa démission, qu'Emmanuel Macron a refusée.

Les autorités attendaient 150 000 manifestants en province et 40 000 à 80 000 à Paris, selon Yahoo Actualités, avec l'AFP. Le ministère de l'Intérieur en a compté 550 000 en France le 17 octobre, dont 110 000 dans la capitale ; les organisateurs en revendiquent 800 000. La journée, convoquée contre la vie chère, a réuni d'anciens gilets jaunes, des lycéens mobilisés depuis le 18 septembre, des étudiants, des militants du climat et des agriculteurs, résume l'Agence France-Presse. Elle a aussi tourné, dans plusieurs grandes villes, aux pillages et aux incendies, et de nouveaux heurts ont eu lieu le dimanche.

À Paris, la reporter de Politis Céline Martelet a suivi les cortèges, où les gilets jaunes se donnaient rendez-vous huit ans après la naissance de leur mouvement. François, avocat venu de Rouen, y rejoignait ce qu'il appelle une convergence des luttes : « On était tout seul depuis trop longtemps, enfin les gens se réveillent. » Mela, 19 ans, venue d'Ermont, dans le Val-d'Oise, prévenait : « Cela ne va pas s'arrêter là, c'est certain. » La Confédération générale du travail (CGT) a résumé ses demandes dans un communiqué du soir : l'augmentation des salaires, des minima sociaux et des retraites. L'Union syndicale Solidaires réclame en plus leur indexation sur les prix et le blocage des prix de l'énergie et des produits de première nécessité.

La Confédération française démocratique du travail (CFDT) n'avait pas appelé à cette journée. Un texte publié le 16 octobre, d'après sa branche bretonne, explique qu'elle ne partageait ni « la convergence des luttes » ni les « blocages ». Il ajoute que l'absence « d'organisateurs identifiés » ne permettait pas à ses militants d'« assurer, dans de bonnes conditions, la sécurité des manifestants ». Elle a signé, avec la CGT, Force ouvrière, l'Union nationale des syndicats autonomes (Unsa) et la Fédération syndicale unitaire (FSU), l'appel du 5 octobre à faire grève et manifester le jeudi 5 novembre pour les salaires et les services publics, bien avant les violences.

Des bilans partiels, deux blessures graves et deux morts à Paris

Le bilan publié le 18 octobre par le ministère de l'Intérieur, rapporté par RTL, fait état de 2 397 interpellations pour la seule journée du samedi et de 997 policiers et gendarmes blessés, dont sept gravement. Le lundi, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, a annoncé 2 513 gardes à vue depuis le début du week-end, selon l'AFP. Les interpellations du samedi et les gardes à vue du week-end ne portent ni sur la même période ni sur la même mesure, et ne s'additionnent pas. Le mardi matin, le ministre comptait 123 personnes incarcérées, « soit en détention provisoire, soit parce qu'ils ont eu des mandats de dépôt », et « une cinquantaine d'informations judiciaires », a-t-il dit sur Europe 1. En début d'après-midi, il avançait « à peu près 150 incarcérations », selon le direct de la station. Le 20 octobre au soir, aucun décompte national des manifestants et des passants blessés n'avait été rendu public.

À Mulhouse, une jeune femme de 17 ans a perdu son œil gauche. « Malgré l'intervention chirurgicale réalisée en urgence, la perte de son œil gauche est définitive », a écrit le 18 octobre le procureur, Nicolas Heitz, cité par l'AFP. Selon Politis, cité par RTL, elle allait manger avec des amies quand elle a croisé la manifestation, vers 16 h 30 ; les forces de l'ordre ont alors gazé la foule et une grenade est tombée sur elle. Le parquet a confié à l'Inspection générale de la police nationale, la police des polices, une enquête pour violences aggravées, qui devra « déterminer le déroulé précis des faits ». Le procureur décrit aussi un groupe d'environ 400 personnes qui avait tenté d'envahir la gare, et l'usage de gaz lacrymogène « face à la tentative de pillage de plusieurs commerces ». À Saint-Étienne, un manifestant de 17 ans a « définitivement perdu sa main » droite, blessée par une grenade, a fait savoir le parquet le 19 octobre. Une enquête est ouverte sur les circonstances.

Deux hommes sont morts sur la voie publique à Paris. Le premier, âgé de 59 ans, a été trouvé inconscient le samedi vers 18 h 20, à l'angle de la rue de Lancry et du boulevard Magenta, près de la place de la République. Il est mort à 18 h 55 au centre de secours de Château-d'Eau. Le second, 48 ans, est mort rue Berger, dans le quartier des Halles, le lundi vers 1 h 10. Le parquet de Paris et la préfecture de police ont confirmé l'ouverture de deux enquêtes pour en rechercher les causes. Ils évoquent un « probable malaise », « sans qu'aucune responsabilité d'un tiers ne soit suspectée à ce stade ».

Julie tient un café près de la place de la République. « Vers 17 h, 17 h 30, tous les manifestants n'étaient plus là. C'étaient juste les casseurs. On a eu très peur. On a entendu des gros coups de batte dans toutes les vitrines. Avec l'équipe, on est sortis », a-t-elle raconté le lendemain à RTL. Revenue le dimanche matin, elle a trouvé « toutes nos machines à café, les moulins, l'iPad, la caisse » dehors, par terre. La Fédération du commerce et de la distribution comptait le 18 octobre 1 500 commerces touchés. Le ministre Serge Papin parlait le 19 d'au moins 3 000 commerces dégradés ou pillés, et le 20 d'« une fourchette de 3 000 à 3 800 commerces, dont pratiquement 700 à Marseille », rapporte Le Monde du chiffre.

L'hôtel de ville de Limoges a brûlé, celui de Marseille a été envahi, une antenne de l'office de tourisme de Lyon a été incendiée place Bellecour et la résidence du préfet a été attaquée à Bordeaux. À Limoges, un homme de 34 ans soupçonné d'avoir participé à l'incendie a été interpellé le 20 octobre et placé en garde à vue ; il est présumé innocent. Le parquet national antiterroriste suit l'enquête sans s'en être saisi.

Renseignement et effectifs, les failles reconnues par l'exécutif

« Rien ne le justifie, rien ne l'explique, rien ne l'excuse », a déclaré Emmanuel Macron le dimanche soir, dans une allocution où il a demandé au gouvernement de tirer « toutes les leçons en matière de renseignement et d'anticipation ». Le président a distingué les casseurs des manifestants, dont il a jugé les revendications légitimes. Le lundi, Gérald Darmanin a parlé d'« un défaut dans les renseignements ». Laurent Nuñez a indiqué que 60 000 policiers et gendarmes avaient été mobilisés le samedi ; ils étaient 89 000 un an plus tôt pour le mouvement « Bloquons tout », relève Localtis.

Dès le samedi, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a visé Jean-Luc Mélenchon : « On ne peut pas appeler à cesser les violences tout en fournissant des excuses à ceux qui les commettent. C'est VOTRE responsabilité politique », a-t-il écrit, selon l'AFP. Le candidat insoumis l'a accusé d'avoir « joué avec le feu, en comptant sur le pourrissement », et a de nouveau mis en cause le maintien de l'ordre. Il a aussi lancé un appel au calme : « Ceux qui partagent notre combat n'ont rien à faire dans le pillage, le saccage. »

Le mardi, à l'Assemblée nationale, Sébastien Lecornu a dénoncé « la planification, en certains endroits, d'un schéma insurrectionnel », qu'il attribue à des groupuscules d'extrême gauche et d'ultragauche, et reconnu un dispositif « trop statique et pas assez mobile » le 17 octobre. Laurent Nuñez a promis une doctrine revue « en termes de moyens », de « réactivité » et de « mobilité », d'après Europe 1. Sébastien Lecornu a aussi prévenu que « le dispositif de samedi prochain sera massif ». Le même jour, sur RTL, la procureure de Paris, Laure Beccuau, a déclaré : « Personne n'a, au regard des éléments poursuivis, revendiqué un mobile de quelque nature politique qu'il soit. »

La gauche vise la doctrine policière, la droite réclame l'état d'urgence

« La doctrine de maintien de l'ordre doit être profondément modifiée ! C'est la désescalade qui doit être recherchée, pas la confrontation », a déclaré le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, qui a condamné les violences du samedi dans Le Parisien. Marine Tondelier, à la tête des Écologistes, a demandé au gouvernement de « revoir » une stratégie qui met en danger, selon elle, « manifestants et policiers ». Raphaël Glucksmann, candidat de la gauche sociale-démocrate, a appelé à « un grand sursaut républicain ». Le Parti communiste a jugé les violences « inqualifiables », et y a vu, dans son communiqué, « une aubaine pour le pouvoir macroniste ». La CGT, elle, estime que « c'est le gouvernement qui porte la responsabilité politique de la montée des violences ».

Marine Le Pen, candidate du Rassemblement national, accuse « l'extrême gauche et les discours des députés de Jean-Luc Mélenchon » d'avoir pris « en otage » des « revendications sociales légitimes ». Jordan Bardella a fustigé « les professionnels du chaos », et Éric Ciotti, allié du parti, « le fascisme rouge ». Bruno Retailleau, président des Républicains, a demandé dès le dimanche soir l'état d'urgence « sans délai », selon RTL. Gabriel Attal, pour Renaissance, a soutenu cette idée le lundi « s'il faut », tout en constatant « une faillite » de l'État dans l'anticipation et en rappelant que « la responsabilité première est celle des casseurs ». Emmanuel Macron ne l'a pas retenue, note Le Parisien. Sébastien Lecornu ne l'écarte pas entièrement, mais juge des couvre-feux « davantage » adaptés.

Ce qui est annoncé jusqu'au 5 novembre

À l'issue d'une cellule interministérielle de crise, le lundi, le Premier ministre a demandé aux préfets de décider, avec les maires, de couvre-feux localisés. À Paris, la place de la République et un secteur des Halles sont interdits à tous de 23 heures à 6 heures ; à Lyon, une partie de la presqu'île à partir de 21 heures. Pris pour la nuit du 19 au 20 octobre, ces deux couvre-feux ont été reconduits le lendemain. Ailleurs, ils ne visent que les mineurs non accompagnés : de 20 heures à 6 heures dans des quartiers de Lille, Douai, Denain et Wattignies, selon Actu17. Des secteurs du centre de Bordeaux, de Marseille et de Nice leur sont interdits la nuit jusqu'à la fin de la semaine ou jusqu'au 26 octobre. Sur X, mardi matin, Sébastien Lecornu a estimé que ces mesures avaient « contribué au calme de la nuit ».

Le Premier ministre promet une réponse pénale « massive », avec 200 enquêteurs pour la seule préfecture de police de Paris, rapporte Localtis.

Pour les commerces sinistrés, le gouvernement a réuni un conseil des entreprises exceptionnel à Bercy le 20 octobre. L'État finance l'activité partielle : les salariés touchent 60 % de leur salaire brut, et la totalité au niveau du Smic, détaille Le Monde du chiffre. Un prêt à taux zéro de Bpifrance, jusqu'à 50 000 euros, sera ouvert « à partir de vendredi » aux commerçants qui ont déclaré leur sinistre à leur assureur, selon l'AFP. Un fonds réservé aux entreprises de moins de 50 salariés reste en préparation. La ministre chargée des collectivités, Françoise Gatel, a annoncé un fonds pour reconstruire les équipements publics. Le projet de loi dit « casseurs-payeurs », sur la réparation des dommages, annoncé au Sénat dès le 14 octobre, doit y être examiné le 27 octobre. Selon le Premier ministre, ce texte « va permettre d'aller saisir des allocations sociales ».

À l'Assemblée nationale, la conférence des présidents a validé le 20 octobre, avec l'accord de tous les groupes, la commission d'enquête proposée par Yaël Braun-Pivet sur les violences et le maintien de l'ordre. La commission des lois doit en prendre les pouvoirs ; la présidente de l'Assemblée en attend les résultats d'ici « la fin de l'année ». Les principales confédérations syndicales sont reçues à Matignon le mercredi 21 au matin, les partis le jeudi. « La sécurité de la campagne présidentielle » sera à l'ordre du jour de cette seconde réunion, où Marine Le Pen et Jordan Bardella se feront représenter, selon l'AFP. Sébastien Lecornu est attendu à Limoges le vendredi.

La coordination de gilets jaunes à l'origine du 17 octobre appelle à un « acte II » le samedi 24, et le syndicat étudiant Unef à manifester le même jour : « nous étions 800 000, le 24 on continue ». « Il y aura un 24, un 31, et après, un 5 novembre », a résumé à l'AFP Benjamin Ball, éditeur du site de la coordination. Le 18 octobre au soir, la secrétaire générale de la CGT, Sophie Binet, a confirmé la journée du 5 novembre : « Ça ne fait que renforcer notre détermination à ce que le 5 novembre soit une immense journée de grèves et de manifestations. »

L'essentiel

  • Les 2 397 interpellations du samedi et les 2 513 gardes à vue du week-end ne mesurent pas la même chose et ne s'additionnent pas.
  • Les couvre-feux de Paris et de Lyon s'appliquent à tous ; dans le Nord, à Bordeaux, à Marseille et à Nice, aux seuls mineurs non accompagnés.
  • La CFDT n'avait pas appelé au 17 octobre, mais elle a signé avec la CGT, Force ouvrière, l'Unsa et la FSU l'appel à la grève du 5 novembre.

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