La santé mentale des jeunes Français s'est dégradée de façon continue depuis la pandémie de Covid-19. Les enquêtes successives menées par Ipsos pour la Fondation de France documentent une augmentation de 10 points des symptômes dépressifs chez les 15-24 ans entre 2022 et 2025, passant de 38 % à 48 %. Les idées suicidaires, déclarées par un jeune sur quatre en 2022, concernent désormais un jeune sur trois.
Le gouvernement a désigné la santé mentale grande cause nationale en 2025 et reconduit ce label en 2026. Le président Emmanuel Macron a qualifié la santé mentale de « priorité absolue » lors de ses vœux au monde de la santé en janvier 2026. Mais les dispositifs existants peinent à répondre à l'ampleur du problème.
Des chiffres en forte hausse depuis la pandémie
L'enquête Ipsos/Fondation de France de 2025 place la prévalence des symptômes dépressifs chez les 15-24 ans à 48 %, un niveau record. Ce chiffre recouvre un spectre large de manifestations : tristesse persistante, perte de motivation, troubles du sommeil, repli social. Chez les 11-15 ans, l'enquête HBSC (Health Behaviour in School-aged Children) menée sous l'égide de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2022 révèle que 45 % souffrent de troubles anxieux.
Les tentatives de suicide chez les adolescents ont également progressé. Santé publique France a enregistré une augmentation de 40 % des passages aux urgences pour geste suicidaire chez les 15-24 ans entre 2019 et 2023. Chez les filles de 10 à 14 ans, cette hausse atteint 80 % sur la même période. Ces chiffres ne reflètent que les cas ayant donné lieu à une prise en charge hospitalière ; le nombre réel de tentatives est probablement supérieur.
Le lien avec la pandémie de Covid-19 est établi par plusieurs études. Le confinement, la fermeture prolongée des établissements scolaires, la rupture des liens sociaux et l'incertitude économique ont agi comme des facteurs déclencheurs chez des jeunes déjà vulnérables. Mais la dégradation se poursuit bien au-delà de la crise sanitaire. Les psychiatres auditionnés par le Sénat en 2025 ont souligné que les effets de la pandémie se sont installés dans la durée et n'ont pas reflété un simple pic conjoncturel.
D'autres facteurs contribuent à cette dégradation. L'usage intensif des réseaux sociaux, documenté par l'étude de Jean Twenge (université de San Diego, 2023) et les travaux de Jonathan Haidt (université de New York, 2024), est corrélé à une augmentation de l'anxiété et de la dépression chez les adolescents. L'anxiété climatique, mesurée par l'étude de Caroline Hickman (université de Bath, 2021) auprès de 10 000 jeunes dans dix pays, touche 75 % des 16-25 ans interrogés. La précarité étudiante, accentuée par l'inflation, et la pression scolaire complètent ce tableau.
Pourquoi les jeunes ne demandent pas d'aide
64 % des jeunes en souffrance psychique ne se confient à personne, selon l'enquête Ipsos/Fondation de France de 2025. Ce silence constitue l'un des obstacles majeurs à la prise en charge. Parmi ceux qui éprouvent un mal-être, seuls 17 % consultent un professionnel de santé mentale.
Plusieurs barrières expliquent ce déficit de recours aux soins. La stigmatisation reste le premier frein cité par les jeunes eux-mêmes : consulter un psychologue ou un psychiatre est encore perçu comme un aveu de faiblesse, en particulier chez les garçons. L'enquête HBSC de 2022 montre que les adolescents masculins sont deux fois moins susceptibles de consulter que les adolescentes, alors que leur taux de suicide abouti est trois fois supérieur.
Le coût financier constitue un deuxième obstacle. Une séance chez un psychologue libéral coûte en moyenne 60 euros, sans remboursement hors dispositifs spécifiques. Le dispositif Mon Parcours Psy, lancé en 2022, permet le remboursement de huit séances par an chez un psychologue conventionné, à hauteur de 30 euros la séance (40 euros pour la première). Mais ce tarif, jugé trop bas par la profession, a limité le nombre de psychologues participants : seuls 2 500 praticiens sur 75 000 se sont conventionnés en 2024, selon les chiffres du ministère de la Santé.
Le troisième frein est la méconnaissance des dispositifs existants. Les maisons des adolescents, présentes dans chaque département, offrent un accueil gratuit et anonyme. Le Fil santé jeunes (0 800 235 236) propose une écoute téléphonique gratuite.
Le numéro national de prévention du suicide (3114) est opérationnel 24 heures sur 24. Ces ressources restent sous-utilisées, faute de communication suffisante en milieu scolaire et universitaire.
Le déficit de dépistage en milieu scolaire aggrave la situation. La médecine scolaire française, qui devrait constituer le premier filet de détection, manque elle aussi de moyens. Le nombre de médecins scolaires a diminué de 30 % entre 2010 et 2023, passant de 1 400 à environ 950 pour 12 millions d'élèves, selon les données du ministère de l'Éducation nationale. Dans certaines académies, un médecin scolaire couvre plus de 15 000 élèves, rendant toute démarche de repérage systématique illusoire.
Les dispositifs de prise en charge et leurs limites
Le système français de santé mentale pour les jeunes repose sur trois piliers : la pédopsychiatrie hospitalière, les centres médico-psychologiques (CMP) et la médecine de ville. Chacun de ces piliers est sous tension.
La pédopsychiatrie traverse une crise de recrutement. Le rapport du Sénat publié en 2025, rédigé sous la direction du sénateur Bernard Jomier, évalue à 600 le nombre de postes de pédopsychiatres vacants en France. La densité médicale varie considérablement selon les régions : l'Île-de-France et la région Auvergne-Rhône-Alpes concentrent la majorité des praticiens, tandis que la Picardie, le Centre-Val de Loire et l'outre-mer affichent des déserts médicaux en pédopsychiatrie.
Les CMP pour enfants et adolescents, structures publiques de proximité censées garantir un accès gratuit aux soins, fonctionnent avec des listes d'attente de 6 à 18 mois selon les régions. Ce délai, documenté par le rapport du Sénat, signifie qu'un adolescent en crise peut attendre plus d'un an avant d'obtenir un premier rendez-vous. Pendant ce temps, la situation clinique peut s'aggraver, conduisant à des hospitalisations en urgence qui auraient pu être évitées.
La pénurie de personnel ne se limite pas aux médecins. Les CMP fonctionnent avec des équipes pluridisciplinaires comprenant psychologues, orthophonistes, psychomotriciens et éducateurs spécialisés. L'ensemble de ces professions connaît des difficultés de recrutement dans le secteur public, où les rémunérations restent inférieures de 20 à 30 % à celles du secteur libéral, selon les données de la Fédération hospitalière de France (FHF).
Le budget alloué par l'État à la feuille de route santé mentale 2025 s'élève à 30 millions d'euros, annoncés par le ministère de la Santé. Ce montant doit couvrir le renforcement des CMP, la formation de premiers secours en santé mentale, le développement du numérique en santé et les campagnes de sensibilisation. Le Sénat estime que les besoins réels nécessiteraient un investissement annuel d'au moins 200 millions d'euros pour rattraper le retard accumulé.
Ce que réclament les professionnels de santé
Le rapport du Sénat de 2025 formule 37 recommandations pour une « stratégie nationale de santé mentale des jeunes ». La première priorité identifiée est la revalorisation des carrières en pédopsychiatrie. Les internes en médecine délaissent cette spécialité en raison de conditions d'exercice jugées trop lourdes pour une rémunération parmi les plus basses des spécialités médicales. Le Sénat propose un plan de 1 000 postes supplémentaires sur cinq ans, financé par une majoration de la dotation hospitalière.
Les psychiatres et psychologues demandent également une réforme du dispositif Mon Parcours Psy. La revalorisation du tarif de séance à 50 euros minimum, la suppression de l'adressage obligatoire par un médecin généraliste et l'extension à douze séances annuelles figurent parmi les mesures demandées par le Syndicat national des psychologues (SNP) et la Fédération française des psychologues et de psychologie (FFPP). Sans ces ajustements, le nombre de psychologues conventionnés risque de stagner, laissant le dispositif en deçà de son potentiel.
L'intégration de la santé mentale dans le parcours scolaire constitue un autre axe de revendication. Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a adopté en 2024 un avis recommandant la création d'un « référent santé mentale » dans chaque établissement scolaire, la généralisation des programmes de compétences psychosociales dès le primaire et la formation obligatoire des enseignants au repérage des signes de souffrance psychique. Selon le CESE, la prévention en milieu scolaire permettrait de détecter précocement 30 à 40 % des troubles qui ne sont aujourd'hui diagnostiqués qu'au stade de crise.
La question de la régulation des réseaux sociaux pour les mineurs est également soulevée. La loi française du 7 juillet 2023 a fixé la majorité numérique à 15 ans, imposant théoriquement une vérification de l'âge par les plateformes. L'application effective de cette loi reste limitée, comme l'a relevé le rapport de la Défenseure des droits Claire Hédon en 2024. L'ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) travaille à la mise en place d'un système de vérification d'âge certifié, dont le déploiement est prévu au second semestre 2026.
Le décalage entre l'ambition affichée — grande cause nationale — et les moyens déployés — 30 millions d'euros — résume la situation. Les indicateurs continuent de se dégrader année après année. Les professionnels disposent d'un diagnostic partagé et d'un arsenal de recommandations. Le passage à l'échelle reste la pièce manquante.











