Quand Elon Musk publiait début 2026, émojis compris, ses réjouissances devant la capacité de Grok à « déshabiller » n'importe qui à partir d'une simple photo, une question restait en suspens : célébrait-il une prouesse technique ou préparait-il le terrain pour une opération financière ? Le parquet de Paris vient de trancher, au moins dans ses soupçons. Et ce qu'il décrit ressemble à un schéma de manipulation de marché appliqué à l'intelligence artificielle.
Le signalement : Paris saisit la SEC et le DOJ
Le 17 mars 2026, le parquet de Paris a émis une « transmission spontanée d'informations » au ministère américain de la Justice (DOJ) et aux avocats français de la Securities and Exchange Commission (SEC), le gendarme des marchés financiers américains. Le canal utilisé : le bureau d'entraide pénale internationale du ministère de la Justice français.
Le contenu du signalement est précis. Selon le ministère public, « la polémique suscitée par les deepfakes à caractère sexuel générés par Grok pourrait avoir été générée à dessein, afin de valoriser artificiellement les sociétés X et X AI », en vue de « l'introduction en Bourse prévue en juin 2026 de la nouvelle entité née de la fusion entre SpaceX et X AI, et alors que la société X était en perte manifeste de vitesse ».
En clair : le parquet soupçonne que le scandale Grok n'était pas un dérapage, mais un calcul.
Le mécanisme présumé : un pump classique appliqué à l'IA
Pour comprendre ce que soupçonne la justice française, il faut reconstituer la séquence. Début janvier 2026, Grok commence à générer des images deepfake à caractère sexuel de célébrités et de personnes ordinaires. La polémique explose. Des gouvernements s'indignent. Le Royaume-Uni et l'Union européenne ouvrent des enquêtes.
Pendant ce temps, les téléchargements de Grok explosent : +72 % de moyenne quotidienne entre le 1er et le 19 janvier par rapport à décembre 2025, selon les données de marché rapportées par Bloomberg. L'application grimpe en tête des classements dans plusieurs pays.
Et que fait Elon Musk pendant cette tempête médiatique ? D'après les messages relevés par Le Monde, il « se réjouit, avec force émojis, des capacités de déshabillage de son moteur d'intelligence artificielle, allant jusqu'à relayer sa propre image dans laquelle son chatbot lui fait arborer un bikini ». En parallèle, il publie « une vingtaine de messages célébrant la présence de l'application Grok au sommet des classements des applications les plus téléchargées dans divers pays ».
C'est un schéma connu en finance. Sur les marchés de cryptomonnaies, on appelle cela un « pump and dump » : provoquer un engouement artificiel autour d'un actif pour en gonfler la valeur, puis encaisser au sommet. Ici, le mécanisme serait similaire, mais à l'échelle d'une future IPO : la polémique attire l'attention → les téléchargements montent → la valorisation de X AI augmente → l'IPO de juin 2026 part sur une base gonflée.
Ce qui rend le dossier particulièrement toxique, c'est que X était, de l'aveu même du parquet, « en perte manifeste de vitesse ». La polémique Grok arrive au moment exact où la plateforme avait besoin d'un coup d'éclat pour justifier la fusion avec SpaceX.
L'enquête parisienne : un filet qui se resserre
Ce signalement s'inscrit dans un dossier plus large. Depuis début 2025, le parquet de Paris mène une enquête préliminaire sur X portant sur des soupçons de biais algorithmiques, de complicité de détention et de diffusion d'images pédopornographiques générées par IA, de deepfakes à caractère sexuel et de négationnisme.
Les locaux français de X ont été perquisitionnés début février 2026. Le réseau avait dénoncé un « acte judiciaire abusif » reposant « sur des motivations politiques ».
Elon Musk, 54 ans, est convoqué le 20 avril à Paris pour une audition libre — une forme moins contraignante qu'une garde à vue, signe que la justice cherche le dialogue. Linda Yaccarino, directrice générale de X, est également convoquée à la même date. Des salariés de X seront entendus comme témoins du 20 au 24 avril.
« Les auditions libres des dirigeants doivent leur permettre d'exposer leur position sur les faits et, le cas échéant, les mesures de mise en conformité envisagées », a précisé la procureure de Paris, Laure Beccuau.
Ce qui se joue : l'IPO et le bras de fer transatlantique
Si la SEC prend le signalement au sérieux et ouvre sa propre enquête, les conséquences pour l'IPO SpaceX-X AI pourraient être considérables. Une entreprise sous investigation du gendarme boursier américain pour manipulation de marché ne peut pas sereinement entrer en Bourse. Le calendrier de juin 2026 pourrait être compromis.
Au-delà du volet financier, l'affaire illustre un bras de fer croissant entre les régulateurs européens et Elon Musk. La France, le Royaume-Uni et l'Union européenne enquêtent simultanément sur X et Grok. Musk, conseiller de Donald Trump via le DOGE (Department of Government Efficiency), dispose d'une protection politique aux États-Unis que les autorités européennes n'ont aucune raison de respecter.
La question est désormais simple : la SEC suivra-t-elle le signal de Paris, ou considérera-t-elle que la justice française empiète sur un terrain qui relève de la régulation américaine ? A ce jour, ni la SEC ni le DOJ n'ont commenté la transmission française.











