Les chiffres disent 118 enfants morts et 370 blessés. Ils ne disent pas ce que voit le Dr Ghassan Abou Sittah quand il se précipite au bloc opératoire de l'hôpital universitaire américain de Beyrouth à chaque nouvelle urgence : des membres arrachés, des éclats d'obus dans des visages d'enfants, des lésions cérébrales sur des corps qui ne devraient connaître que le jeu. « On ne s'habitue jamais », dit-il. « Un enfant ne devrait jamais devenir anonyme, un simple numéro. »
Trois semaines de guerre, un bloc opératoire qui ne ferme jamais
Depuis le 2 mars et les premières attaques du Hezbollah suivies de la riposte israélienne, le chirurgien palestino-britannique de 57 ans vit sur le campus de l'hôpital. Il dort entre deux opérations. Son unité de soins intensifs pédiatriques accueille les cas critiques de tout le pays.
Le 21 mars au matin, le feu a frappé en plein cœur de Beyrouth. Trois enfants ont été tirés vivants des décombres. « Une fillette de 11 ans avait des éclats d'obus dans l'abdomen et le pied partiellement amputé, raconte le médecin aux yeux cernés. Mais elle va s'en sortir. »
D'autres n'ont pas cette chance. Il évoque trois sœurs arrivées il y a quinze jours : « Leurs blessures sont si graves que je dois les emmener au bloc opératoire toutes les 48 heures pour enlever le plus de tissus nécrosés possible et nettoyer les plaies afin qu'elles soient prêtes pour la chirurgie reconstructive. »
Membres arrachés, traumatismes crâniens, lésions cérébrales, éclats d'obus au visage ou à l'œil — le médecin énumère des blessures qu'il voit défiler quotidiennement. « Souvent, on voit tout cela chez un seul enfant. Cela veut dire qu'il doit subir beaucoup d'opérations. »
« Un Gaza miniature » : ce que le parallèle signifie
Ghassan Abou Sittah ne compare pas le Liban à Gaza par figure de style. Il le fait en connaissance de cause. En octobre 2023, il a passé 43 jours dans un hôpital de l'enclave palestinienne après les représailles israéliennes suivant l'attaque du 7-Octobre. Il a réchappé de peu à une frappe directe sur l'établissement.
Ce qu'il observe au Liban depuis trois semaines suit le même schéma : la destruction systématique de l'infrastructure de soins. Quatre hôpitaux de la banlieue sud de Beyrouth ont dû être évacués sous les bombes, dont un qui possédait une grande unité d'urgences pédiatriques. Les ambulances sont prises pour cible par l'armée israélienne, rendant les transferts de blessés extrêmement dangereux.
« Transférer des enfants d'un hôpital à Nabatiyeh ou dans la Bekaa est très dangereux. Ces transferts ne peuvent avoir lieu que de jour, et ils prennent beaucoup de temps », explique-t-il. Plusieurs enfants grièvement blessés sont décédés faute d'avoir été transférés à temps depuis les zones rurales, où les centres de santé sont bien moins équipés qu'à Beyrouth.
Si le taux de létalité reste moindre qu'à Gaza, le mécanisme est identique : on ne détruit pas seulement des vies, on détruit la capacité de sauver celles qui restent.
Une vie passée à recoudre le Moyen-Orient
La première guerre de Ghassan Abou Sittah, c'était en 1991. Étudiant en médecine, né au Koweït d'un réfugié palestinien de Gaza et d'une mère libanaise, il découvre les ravages de la guerre du Golfe après le retrait des troupes irakiennes. Ce sera le début d'une vocation qui ne s'est jamais démentie.
Depuis le Royaume-Uni où il obtient son diplôme, il se rend à Gaza lors de la première Intifada, dans le sud du Liban bombardé par Israël en 1996, en Irak, au Yémen, et retourne dans l'enclave palestinienne à chaque nouvelle guerre. La violence au Moyen-Orient est pour lui « une maladie endémique » de la région.
En 2024, il a créé le Fonds pour l'enfance Ghassan Abu Sittah, qui vise à fournir non seulement des soins médicaux mais une prise en charge globale une fois les enfants sortis de l'hôpital — suivi psychologique, prothèses, réinsertion.
Ce que les bilans ne comptent pas
Son plus jeune patient a quatre ans. Ses deux parents et ses trois frères sont morts dans un bombardement. Amputé au pied, blessé à la tête, il aura besoin d'un suivi physique et psychologique lourd sur le long terme.
« Chez qui l'enverra-t-on ? Qui va s'en occuper ? » interroge le médecin. « Beaucoup sont issus de milieux pauvres qui n'ont pas les moyens de gérer tout cela. Ce n'est pas seulement le corps qui est détruit, c'est toute la cellule familiale. »
C'est peut-être là que le parallèle avec Gaza est le plus douloureux. Au-delà des morts et des blessés que les bilans comptabilisent, il y a des centaines d'enfants dont la vie entière a été pulvérisée : sans parents, sans maison, sans école, avec un corps mutilé et un traumatisme que personne ne prendra en charge une fois les caméras parties. Les chiffres ne mesurent pas cela. Ghassan Abou Sittah, lui, le voit chaque matin au bloc opératoire.










