« On ne peut pas accepter qu'un vieil homme blanc, qui a l'air dérangé, vienne nous dire, dans notre pays, ce que nous devons faire en Afrique du Sud. » La phrase est de Fikile Mbalula, secrétaire général de l'ANC et cité parmi les favoris pour la présidence du parti lors du congrès de décembre 2027. Il ne parle pas d'un commentateur sur les réseaux sociaux. Il parle de l'ambassadeur des États-Unis.
Le 21 mars, Johannesburg ne pardonne pas
La date n'a pas été choisie au hasard. Le 21 mars est le Jour des droits humains en Afrique du Sud, anniversaire du massacre de Sharpeville en 1960 où 69 manifestants au moins ont péri sous les balles des forces de sécurité de l'apartheid. Soixante-six ans plus tard, la foule a repris les mêmes rues, en vert et jaune — les couleurs de l'ANC — mais cette fois, l'adversaire porte un costume diplomatique américain.
Des milliers de manifestants ont traversé le pont Nelson Mandela et convergé vers le quartier de Constitution Hill, sous une banderole qui résumait l'enjeu : « En défense de la souveraineté et des acquis démocratiques. » Une manifestation parallèle s'est tenue au Cap.
« Je pense qu'ils comprendront le message : il faut respecter notre président, nos lois et nos politiques », explique Siyanda Moloi, 34 ans, ouvrier du bâtiment, à l'AFP.
Un ambassadeur convoqué en un mois
Au cœur de la colère : Brent Bozell, 70 ans, nouvel ambassadeur des États-Unis à Pretoria, arrivé en février 2026. Il n'a pas tenu un mois avant d'être convoqué par le ministère des Affaires étrangères sud-africain.
Parmi ses premières déclarations publiques, Bozell a affirmé n'en avoir « rien à faire » que les tribunaux sud-africains ne considèrent pas le chant polémique et historique de lutte contre l'apartheid « Kill the Boer » comme un discours de haine à l'égard des Afrikaners, ces descendants des colons européens.
« J'ai été très choqué. Il est ici en tant qu'invité. On ne veut plus de lui en Afrique du Sud. On devrait couper les liens avec eux », réagit Siyanda Moloi à propos des États-Unis.
« Ils nous détestent », constate Noxolo Skomolo, agente immobilière de 53 ans, arborant un t-shirt marqué du slogan « On ne va pas se laisser marcher dessus » — une formule qui remonte au président Cyril Ramaphosa, quand les attaques de Washington avaient commencé début 2025.
Droits de douane, guet-apens et vidéomontages
La colère sud-africaine ne naît pas d'un seul incident. Elle est le produit d'une accumulation. L'administration Trump reproche à Pretoria deux choses : la plainte pour génocide déposée contre Israël devant la Cour internationale de justice pour la guerre à Gaza, et les programmes de discrimination positive hérités de la lutte contre l'apartheid.
La punition a été économique. Washington a imposé à l'Afrique du Sud des droits de douane de 30 % sur la plupart de ses exportations — les plus élevés de toute l'Afrique subsaharienne. La Cour suprême américaine les a retoqués, mais Pretoria reste sous enquête commerciale dans une procédure qui pourrait justifier de nouveaux tarifs.
Et il y a eu le précédent Zelensky. Le président sud-africain Cyril Ramaphosa avait subi un guet-apens dans le Bureau ovale où Donald Trump avait projeté vidéomontages et photos mêlant, selon Pretoria, approximations et contre-vérités. Le message était clair : l'Afrique du Sud devait rentrer dans le rang ou en payer le prix.
Elle a choisi de ne pas rentrer dans le rang.
Ce que cette manifestation dit du monde en 2026
Ce qui se passe à Johannesburg dépasse l'Afrique du Sud. C'est un signal. Depuis le début de la guerre en Iran, Trump a engagé un rapport de force simultané avec l'Europe (droits de douane, tensions sur l'OTAN), le Moyen-Orient (offensive militaire), l'Amérique latine (blocus de Cuba, pressions sur la Colombie) et l'Afrique (sanctions économiques, ingérence revendiquée).
La réponse de ces pays n'est plus le silence diplomatique. C'est la rue. À Johannesburg, des milliers de manifestants scandent « On ne va pas se laisser marcher dessus » un jour symbolique des droits humains. À La Havane, les Cubains font la queue pour survivre au blocus. En Europe, les capitales cherchent une autonomie stratégique qu'elles n'ont jamais eue.
Trump reste l'homme le plus puissant du monde. Mais le 21 mars 2026, sur le pont Nelson Mandela à Johannesburg, un pays entier lui a répondu non.










