La cour d'assises de Paris a rendu vendredi 20 mars 2026 un verdict qualifié d'« historique » par les parties civiles. Après cinq jours de procès, Sabri Essid, jihadiste français présumé mort en Syrie, a été reconnu coupable de génocide, de crimes contre l'humanité et de complicité de ces crimes contre la minorité religieuse des Yazidis. Il a été condamné par défaut à la réclusion criminelle à perpétuité.
Le verdict : une « chaîne criminelle » reconnue
« Sabri Essid a pris part au génocide perpétré par l'État islamique », a déclaré le président de la cour d'assises, Marc Sommerer. Le magistrat a souligné que l'accusé s'était « inscrit dans cette chaîne criminelle qui consistait à acheter, revendre, acheter, revendre de très nombreuses victimes » yazidies.
Pour la cour, « il apparaît clair que le groupe des Yazidis a clairement été ciblé par l'EI en tant que groupe religieux ». Sabri Essid était poursuivi pour avoir participé à la « politique d'asservissement » menée par l'État islamique contre cette communauté kurdophone, adepte d'une religion pré-islamique considérée comme hérétique par l'EI.
Le mandat d'arrêt émis à son encontre a été maintenu par la cour, compte tenu des « incertitudes planant sur son sort ».
Qui est Sabri Essid ?
Né à Toulouse en 1984, Sabri Essid, connu en Syrie sous le nom d'Abou Dojanah al-Faransi, est une figure du jihadisme français. Il est proche des frères Clain, les voix de la revendication des attentats du 13 novembre 2015 en France.
Il s'est rendu début 2014 en zone irako-syrienne avec sa femme, leurs trois enfants et le fils de sa compagne, né d'une précédente union. Sur place, il a acheté plusieurs captives yazidies sur des marchés aux esclaves et les a soumises à de l'esclavage sexuel entre 2014 et 2016.
Sabri Essid est présumé mort en 2018. Mais « des zones d'ombre persistent » sur son décès, a relevé Sophie Havard, représentante du ministère public. Lors des débats, son épouse, entendue comme témoin, a émis des doutes sur sa mort.
Les Yazidis : une minorité ciblée pour son identité religieuse
Les Yazidis sont une communauté kurdophone dont la religion, le yézidisme, plonge ses racines dans des traditions pré-islamiques mêlant des éléments du zoroastrisme, du christianisme et de l'islam soufi. Présents principalement dans le nord de l'Irak, autour du mont Sinjar, et dans le nord-est de la Syrie, ils comptaient environ 500 000 membres en Irak avant 2014.
En août 2014, l'État islamique a lancé une offensive sur le mont Sinjar, fief des Yazidis en Irak. Selon l'ONU, entre 5 000 et 10 000 Yazidis ont été tués et plus de 6 500 ont été enlevés, principalement des femmes et des enfants réduits en esclavage. En 2017, le Conseil de sécurité de l'ONU a créé l'UNITAD, une équipe d'enquête chargée de documenter les crimes de l'EI.
Le témoignage des victimes à la barre
Deux femmes yazidies ont témoigné pendant le procès. Capturées en août 2014 lors de l'attaque du mont Sinjar, elles ont été séparées de leur mari, dont elles n'ont plus jamais eu de nouvelles — la plupart ont été tués. Elles ont ensuite été vendues sur des marchés avec leurs enfants.
Passant de geôliers en geôliers, elles ont servi d'esclaves domestiques et sexuelles, violées quotidiennement, selon leurs témoignages. L'une d'elles a été directement victime des sévices de Sabri Essid.
« Les violences sexuelles ont constitué une étape majeure dans la politique de destruction des Yazidis », a observé Sophie Havard dans ses réquisitions. Selon la magistrate, plusieurs « politiques se sont imbriquées » dans ce génocide : « la politique d'extermination et la politique de réduction en esclavage, qui doit aussi mener in fine à la mort ».
Qu'est-ce qu'un procès « par défaut » ?
Sabri Essid étant présumé mort mais son décès n'étant pas confirmé, il est considéré comme fugitif par la justice française. Le procès s'est tenu en son absence, selon la procédure dite « par défaut » prévue par le Code de procédure pénale.
Cette procédure permet de juger un accusé absent, mais celui-ci conserve la possibilité de se faire rejuger s'il réapparaît ou s'il est retrouvé vivant. La condamnation est alors annulée et un nouveau procès se tient en sa présence. La cour d'assises a d'ailleurs maintenu le mandat d'arrêt à son encontre.
S'il n'est pas reproché à Sabri Essid « d'avoir été une tête pensante de la politique d'extermination » des Yazidis, il y a « activement participé », a souligné Sophie Havard. Elle a décrit un « homme profondément violent, déterminé à briser l'humanité de ses victimes », « un homme qui incarne le génocide ».
Un combat judiciaire européen
Ce verdict fait de la France le quatrième pays européen à condamner un membre de l'État islamique pour le génocide des Yazidis, après l'Allemagne en 2021, puis la Suède et la Belgique en 2025.
La première condamnation a été prononcée en Allemagne le 30 novembre 2021 par le tribunal de Francfort, qui a reconnu l'Irakien Taha Al-Jumailly coupable de génocide pour le meurtre d'une fillette yazidie de cinq ans et la réduction en esclavage de sa mère.
Clémence Bectarte, avocate des parties civiles, a salué « l'aboutissement de dix années de combat judiciaire » pour ses clientes, « qui ont eu le courage, la détermination de porter leur témoignage devant la justice, alors qu'elles savaient que ce ne serait qu'un de leurs nombreux bourreaux qui pourrait être condamné ».
Natia Navrouzov, directrice de l'ONG Yazda, a déclaré : « Chaque condamnation est une reconnaissance de la souffrance des victimes. C'est un moment historique, on espère que ça aura un effet domino en France comme ça l'a eu en Allemagne », où plusieurs condamnations ont suivi.











