Vendredi 20 mars 2026, à 18h16 heure de Paris, des dizaines de millions d'Iraniens se sont rassemblés autour de leur table de Norouz pour marquer le passage à la nouvelle année. Comme chaque année depuis plus de trois millénaires, l'équinoxe de printemps sonne le renouveau. Mais en 2026, les tables sont plus frugales, les communications coupées et les détonations remplacent les pétards du Tchaharchanbé-Souri.
Norouz, la plus ancienne fête du calendrier persan
Norouz signifie littéralement « nouveau jour » en persan. Cette fête, dont les origines remontent à la Perse antique il y a plus de 3 000 ans, marque le premier jour du calendrier iranien. Elle est célébrée à l'instant précis de l'équinoxe de printemps, cette année le 20 mars à 14h46 GMT.
Inscrite en 2009 au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO, Norouz est célébrée par plus de 300 millions de personnes dans le monde, de l'Iran à l'Afghanistan en passant par le Tadjikistan, le Kurdistan et les communautés de la diaspora en Europe et en Amérique du Nord.
Au cœur de la tradition se trouve le Haft-Sin, une table garnie de sept éléments commençant par la lettre S en persan : des germes de blé (sabzeh), symbole du renouveau ; du vinaigre (serkeh) ; des pommes (sib) ; de l'ail (sir) ; des baies de jujube séchées (senjed) ; du sumac (somaq) ; et une crème de blé germé (samanou). Chaque élément porte une signification liée au renouveau, à la fertilité ou à la patience.
Norouz est une fête antérieure à l'islam. Les treize jours de célébrations qui suivent l'équinoxe plongent leurs racines dans le zoroastrisme, religion dominante de la Perse avant la conquête arabe au VIIe siècle. Cette dimension pré-islamique en fait une fête culturelle, et non religieuse, revendiquée par l'ensemble des Iraniens.
À Téhéran, célébrer malgré les frappes
« Honnêtement, je ne ressens pas vraiment l'ambiance de Norouz cette année », témoigne Amir, un habitant de Téhéran de 36 ans, joint par l'AFP depuis Paris sous couvert d'anonymat. « Les gens que je connais ne prévoient rien de spécial. »
Les frappes américano-israéliennes sur l'Iran, entamées le 28 février, en sont à leur vingt-et-unième jour. Téhéran a été frappée à plusieurs reprises depuis le début du conflit. Ces derniers jours, la capitale a pourtant retrouvé un visage presque normal, entre embouteillages et boutiques ouvertes, selon l'AFP. Mais sur certaines artères, des forces de sécurité lourdement armées et des véhicules blindés restent visibles.
Hoda, une habitante de Saveh, ville de l'ouest de l'Iran, prévoit de se rendre à Téhéran pour se réunir en famille. Elle espère « qu'il n'y aura pas de bombardements » en ce premier jour de la nouvelle année. « Nous ne savons pas ce qui va se passer, mais la vie continue », ajoute cette femme de 44 ans, jointe par l'AFP.
De Los Angeles à Paris, la diaspora entre deuil et espoir
La tradition de Norouz est aussi respectée par les millions d'Iraniens vivant à l'étranger. À Los Angeles, surnommée « Téhérangeles » en raison de sa communauté iranienne évaluée à 500 000 personnes, les célébrations se maintiennent malgré le contexte.
Sasha, kinésithérapeute de 44 ans installé à Los Angeles depuis de nombreuses années, prévoit d'accueillir entre 30 et 40 convives autour d'un sabzi polo ba mahi, plat traditionnel de riz aux herbes servi avec du poisson. Mais « j'ai le cœur lourd pour tous mes compatriotes en ce moment », confie-t-il à l'AFP. « Des milliers de personnes ont été massacrées il y a deux mois par le régime » lors du mouvement de contestation de janvier, et « mon pays est maintenant bombardé de tous les côtés. »
Plusieurs festivités liées à Norouz ont été annulées à Los Angeles et dans les environs, signe de l'atmosphère tendue au sein de la communauté.
À Londres, dans le quartier surnommé « Petit Téhéran », Ali Nasiri, 48 ans, installé au Royaume-Uni depuis 2003, reconnaît que la plupart des Iraniens « n'ont pas vraiment le cœur à faire la fête ». Mais ils tiennent à « perpétuer la tradition », selon lui. Shahabi, propriétaire de deux boulangeries dans le même quartier, résume : « Nous devons célébrer Norouz. Nous le faisons depuis des milliers d'années. Nous devons garder l'espoir d'un avenir meilleur. »
À Paris, Mahnaz, vendeuse exilée en France, confie à l'AFP ressentir « des sentiments pleins de contradictions » : « À la fois une profonde douleur pour ce qui arrive à l'Iran et, en même temps, l'espoir que cette année pourrait être celle de la liberté. »
Zeinab, professeure de langue à Paris, dit se sentir « partagée entre l'espoir et le désespoir ». Elle avait accueilli avec soulagement le lancement des frappes, en espérant qu'elles provoqueraient la chute de la République islamique. « Mais maintenant je suis un peu déçue », confie-t-elle, alors que le conflit entre dans sa quatrième semaine sans perspective de changement de régime.
Les communications coupées, une séparation supplémentaire
Mahnaz, à Paris, s'inquiète de ne pas pouvoir souhaiter la bonne année à ses proches restés en Iran. Les autorités iraniennes ont imposé un blocage presque total des communications depuis le début du conflit. « Les autres années, nous étions en contact par téléphone, WhatsApp, etc., ce qui permettait de réduire la distance », explique-t-elle. « Mais cette année, rien de tout cela n'est possible. »
Cette coupure des communications ajoute une couche de souffrance pour la diaspora, qui se retrouve dans l'impossibilité de savoir si ses proches sont en sécurité. Mahnaz fêtera Norouz avec quelques connaissances à Paris. Zeinab fera « le minimum » avec son mari et ses enfants.
Norouz et le pouvoir, une tension ancienne
Norouz entretient un rapport complexe avec le pouvoir en Iran. Fête enracinée dans la Perse pré-islamique, elle a été à plusieurs reprises regardée avec méfiance par les autorités de la République islamique, qui lui préfèrent les commémorations religieuses chiites. Le régime n'a toutefois jamais réussi à l'interdire, tant elle est ancrée dans l'identité iranienne.
En 2026, les autorités ont interdit les festivités publiques et appelé les citoyens à participer à des « rassemblements patriotiques » en lieu et place des célébrations traditionnelles, selon plusieurs sources. Le Tchaharchanbé-Souri, la fête du feu célébrée le dernier mercredi avant Norouz, a toutefois donné lieu à des scènes de défi dans plusieurs villes, les habitants bravant les interdictions pour allumer des feux dans la rue.
La veille de Norouz, Mojtaba Khamenei, le nouveau guide suprême, a publié un message revendiquant une « victoire » de l'Iran. Cette déclaration, diffusée le jour même de la fête la plus populaire du pays, illustre la volonté du régime d'instrumentaliser Norouz à des fins de propagande de guerre.











