Ce dimanche 15 mars, pendant que 48,7 millions d'electeurs se rendent aux urnes pour les municipales 2026, 68 communes restent portes closes. Pas de bureau de vote, pas de candidat, pas d'election. De Tornay et ses 28 habitants en Haute-Marne a l'ile de Molene dans le Finistere, ces villages traversent une crise de la democratie locale dont les racines sont profondes.
68 communes muettes : qui sont-elles ?
Les 68 communes sans candidat se repartissent dans 44 departements, avec des concentrations dans le Grand Est (Doubs, Haute-Saone, Haute-Marne), en Auvergne-Rhone-Alpes (Loire, Isere, Puy-de-Dome) et en Bretagne (Cotes-d'Armor, Finistere, Morbihan). Toutes comptent moins de 1 500 habitants. La plus petite, Tornay (Haute-Marne), n'a que 28 habitants.
Certains cas sont emblematiques. A Molene (Finistere), ile de 176 habitants et 0,72 km2, le maire sortant Didier Delhalle a demenage pres de Perigueux. Personne ne s'est presente pour lui succeder. « Cette loi va tuer les conseils municipaux des petites communes », estime-t-il. A Saillac (Correze, 220 habitants), Olivier Laporte a ete maire pendant 25 ans. A 61 ans, il a choisi de ne pas se representer : « Etre maire aujourd'hui c'est un job 24 heures sur 24, un travail administratif monstrueux. »
Dans le Doubs, cinq communes sont concernees, dont Dompierre-les-Tilleuls, deja sans candidat en 2020. La Haute-Saone en compte egalement cinq. En Creuse, le chiffre est passe d'une seule commune en 2020 a trois en 2026. A Mont-Saint-Jean (Sarthe), le maire sortant, victime d'une agression, s'est retire.
La reforme du scrutin, facteur aggravant ou bouc emissaire ?
La loi du 21 mai 2025 a generalise le scrutin de liste paritaire a toutes les communes, y compris celles de moins de 1 000 habitants (environ 25 000 communes). Concretement, les candidatures individuelles sont supprimees : il faut constituer une liste avec alternance stricte femme-homme. Dans un village de 80 habitants, il faut trouver cinq volontaires. Dans un village de 400 habitants, neuf.
Pourtant, le bilan est nuance. En 2020, en plein Covid, 106 communes n'avaient aucun candidat. En 2014, elles etaient 64. Les 68 communes de 2026 ne constituent donc pas un record. Guy Geoffroy, vice-president de l'Association des maires de France, y voit meme « la demonstration eclatante que l'obligation de parite n'est pas un handicap insurmontable ».
Mais le chiffre masque un phenomene plus large : 23 700 communes (68 % du total) n'ont qu'une seule liste. Dans les deux tiers du pays, l'election est jouee d'avance. Dans les communes de plus de 3 500 habitants, le nombre de communes a liste unique est passe de 434 en 2020 a 552 en 2026, soit une hausse de 27 %.
L'epuisement des maires, moteur du decrochage
Le chiffre le plus alarmant n'est pas celui des communes sans candidat. C'est celui des demissions : 2 189 maires ont quitte leurs fonctions entre juillet 2020 et mars 2025, soit environ 40 par mois, avec un pic de 613 demissions en 2023.
Les raisons sont documentees. La charge administrative ne cesse de croitre. Les indemnites restent faibles : dans les communes de moins de 500 habitants, un maire percoit environ 1 000 euros bruts par mois. Plus de la moitie des elus (55,6 %) estiment que la faiblesse de la remuneration joue un role dans la crise des vocations.
Les agressions contre les elus constituent un facteur aggravant. Selon les enquetes, 20 % des maires declarent avoir subi du harcelement moral, 7 % des agressions physiques. Le cas de Mont-Saint-Jean en Sarthe, ou le maire sortant s'est retire apres une agression, illustre ce climat.
La loi Gatel du 22 decembre 2025 a tente de repondre a cette crise en revalorisant les indemnites de 10 % pour les maires des communes de moins de 1 000 habitants et en creant un veritable statut de l'elu local. Mais cette loi est entree en vigueur en janvier 2026, trop tard pour peser sur ces municipales.
Que se passe-t-il quand personne ne se presente ?
La procedure est encadree par le Code general des collectivites territoriales. Le prefet constate l'impossibilite de constituer le conseil municipal et nomme par arrete une delegation speciale de trois membres. Ces delegues ne sont pas des elus : ce sont des fonctionnaires, d'anciens elus ou des retraites designes par l'Etat.
Leurs pouvoirs sont strictement limites : ils ne peuvent accomplir que des actes de conservation et d'urgence. Pas de budget, pas de recrutement, pas d'investissement. En conseil communautaire, ils assistent aux reunions mais sans droit de vote. Une election partielle est organisee dans un delai de trois mois. Si toujours personne ne se presente, la delegation est maintenue. En dernier recours, la commune risque la fusion avec un voisin.
La France rurale qui disparait
Les 68 communes sans candidat ne sont pas reparties au hasard. Elles se trouvent dans des zones de ruralite profonde cumulant les indicateurs de fragilite : desertification medicale (53 % des ruraux peinent a acceder aux soins), fermeture de services publics (postes, gares, ecoles), deprise demographique.
Selon une enquete de Familles Rurales, 59 % des ruraux estiment que leur territoire est abandonne par l'Etat. Paradoxe : 88 % d'entre eux se declarent satisfaits de vivre dans leur commune. Ils aiment leur village, mais personne ne veut le diriger.
A Freland (Haut-Rhin, 1 288 habitants), seule commune de plus de 1 000 habitants dans la liste, le maire sortant Jean-Louis Barlier a finalement annonce qu'il se representerait dans trois mois, apres avoir echoue a constituer une liste dans les delais. A Molene, en revanche, rien ne dit que quelqu'un se presentera. L'ile pourrait etre fusionnee avec le continent.
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