Le 16 mars 2026, le réseau électrique cubain s'est effondré. Onze millions de personnes se sont retrouvées dans le noir. Six jours plus tard, le 22 mars, le réseau s'est effondré une deuxième fois. Puis une troisième. En mars, Cuba a connu trois blackouts nationaux. Entre les effondrements, les coupures quotidiennes dépassent vingt heures. Les hôpitaux annulent les opérations. Les écoles sont fermées. Les pompes à eau ne fonctionnent plus. Les ordures s'accumulent dans les rues de La Havane.
Cuba ne manque pas de soleil, ni de volonté. Cuba manque de pétrole. Et depuis que les États-Unis ont organisé la coupure de son approvisionnement, l'île vit en temps réel ce qui arrive quand l'énergie s'arrête. Ce n'est pas une crise abstraite. C'est un mécanisme, étape par étape, dont chaque rouage est documenté.
Le jour où le pétrole s'est arrêté
Cuba produit environ 40 % du pétrole dont elle a besoin — quelque 50 000 barils par jour. Le reste, elle l'importe. Pendant vingt-cinq ans, le Venezuela a été son principal fournisseur, complété par le Mexique et, ponctuellement, par la Russie. Plus de 90 % de l'électricité cubaine provient de centrales thermiques alimentées au fioul. Sans pétrole importé, le pays ne peut tout simplement pas fonctionner.
La chaîne de rupture a commencé en janvier 2026. Le 3 janvier, les États-Unis ont lancé une opération militaire au Venezuela pour capturer le président Nicolás Maduro, allié historique de La Havane. Environ 32 soldats cubains ont été tués dans l'opération, selon plusieurs sources. Le pétrole vénézuélien destiné à Cuba a été bloqué dans la foulée.
Le 27 janvier, le Mexique a suspendu ses livraisons de Pemex sous la pression américaine. Le 29 janvier, Donald Trump a signé l'Executive Order 14380, déclarant l'état d'urgence nationale et autorisant des tarifs douaniers contre tout pays qui vendrait du pétrole à Cuba, directement ou indirectement. Depuis le 9 janvier — date de la dernière livraison stable du Mexique —, l'île n'a plus reçu d'approvisionnement régulier.
En quelques semaines, huit des seize centrales thermoélectriques du pays sont tombées en panne, faute de combustible et de pièces de rechange. La demande maximale du réseau cubain est d'environ 3 500 mégawatts. Le déficit dépasse régulièrement 1 500 mégawatts. Le réseau ne tient plus.
Ce qui tombe quand le courant s'éteint
Le premier blackout national, le 16 mars, a duré vingt-neuf heures avant que le courant ne soit partiellement rétabli. Le troisième, le 22 mars, a provoqué ce que la NPR a décrit comme un « arrêt quasi total de la vie quotidienne ». Entre les effondrements, les Cubains subissent des coupures de douze à vingt heures par jour — contre quatre à six heures avant le blocus.
Les hôpitaux sont les premiers touchés. Le président Miguel Díaz-Canel a reconnu que « des dizaines de milliers » de personnes attendaient une opération chirurgicale impossible à réaliser faute d'électricité. Les générateurs de secours, quand ils existent, manquent eux aussi de carburant. Les séjours hospitaliers sont limités, les interventions reportées indéfiniment.
Les écoles et les universités sont fermées. Un groupe d'étudiants a organisé une manifestation pacifique sur les marches de l'Université de La Havane, expliquant que les coupures de courant et d'internet les empêchaient de poursuivre leurs études. Le transport public est réduit au minimum. Les pompes à eau électriques sont à l'arrêt, privant des quartiers entiers d'eau courante. Les habitants cuisinent au feu de bois.
Le secrétaire général de l'ONU António Guterres s'est dit « extrêmement préoccupé » par la situation humanitaire, estimant qu'elle « va empirer, voire s'effondrer » si les besoins pétroliers de l'île ne sont pas satisfaits. Des experts de l'ONU ont condamné le blocus comme « une violation grave du droit international et une menace grave pour un ordre international démocratique et équitable ».
Le dernier recours : les tankers russes
Face à l'étranglement, la Russie a tenté de forcer le blocus. Mi-mars, deux pétroliers ont pris la route de Cuba : le Sea Horse, battant pavillon hongkongais, transportant environ 190 000 barils de gazole russe, et l'Anatoly Kolodkin, navire russe sous sanctions, chargé de 730 000 barils de brut.
L'Anatoly Kolodkin a eu recours à des pratiques de navigation trompeuses — coupure de son transpondeur AIS, transferts en mer — pour tenter d'atteindre l'île. Les garde-côtes américains ont été déployés. Le 20 mars, l'OFAC (Office of contrôle des avoirs étrangers du Trésor américain) a ajouté Cuba à la liste des pays interdits de transactions impliquant du pétrole russe.
Le 25 mars, le ministre russe de l'Énergie a confirmé que des livraisons avaient bien eu lieu. Selon France 24, un pétrolier russe se trouvait encore à proximité de Cuba le 26 mars, « testant la détermination américaine ». Washington a rétorqué que toute livraison à Cuba restait « prohibée ».
Le bras de fer maritime entre Moscou et Washington au large de Cuba ajoute une dimension supplémentaire à une crise déjà multiforme : ce n'est plus seulement un blocus économique, c'est un test de la capacité américaine à contrôler les flux pétroliers mondiaux.
« Friendly takeover » : ce que Trump dit à voix haute
Donald Trump n'a pas caché ses intentions. Le 27 février, il a évoqué pour la première fois un « friendly takeover » de Cuba. Le 2 mars, il a réitéré, affirmant que les États-Unis pourraient « avoir l'honneur de prendre Cuba ». Le 10 mars, il a de nouveau menacé l'île, ajoutant qu'il pourrait « faire ce qu'il veut » avec le pays.
Le secrétaire d'État Marco Rubio — fils d'exilés cubains, architecte de la politique de pression maximale sur La Havane — « s'en occupe », selon Trump. En parallèle, Díaz-Canel a confirmé le 13 mars, dans une allocution télévisée, que des négociations avec Washington étaient en cours, tout en avertissant qu'un accord « prendrait du temps ».
Le schéma est lisible. En janvier, les États-Unis ont renversé Maduro au Venezuela. En février, ils ont déclenché la guerre en Iran. En mars, ils resserrent l'étau sur Cuba. Trois théâtres, une même logique : la pression maximale, simultanée, sur les adversaires déclarés de Washington. Cuba reçoit entre-temps une aide humanitaire du Mexique — quatre convois, plus de 3 000 tonnes de nourriture et de matériel médical —, mais le soulagement est temporaire tant que le pétrole ne coule pas.
Ce que Cuba raconte du monde qui vient
L'intérêt de la crise cubaine dépasse Cuba. Ce que l'île vit depuis trois mois est la démonstration, en temps réel et à l'échelle d'un pays entier, de ce qui se passe quand le pétrole cesse d'arriver.
La séquence est méthodique : le pétrole s'arrête. Les centrales s'éteignent. Le réseau s'effondre. Les hôpitaux cessent d'opérer. Les écoles ferment. L'eau courante disparaît. La nourriture ne se conserve plus. Le transport s'arrête. L'économie se fige. En trois mois, un pays de onze millions d'habitants est ramené à un fonctionnement de survie.
Cette séquence n'est pas propre à Cuba. C'est exactement le scénario que les analystes décrivent pour l'Europe si le détroit d'Ormuz — par lequel transite 20 % du pétrole mondial — restait fermé durablement. Comme Regards Actuels l'a documenté depuis le début de la guerre en Iran, la France dispose de réserves stratégiques pour environ 118 jours. Cuba, elle, n'avait pas de réserves du tout. L'île est le laboratoire involontaire de ce qui arrive quand la théorie devient réalité.
La différence entre Cuba et l'Europe n'est pas de nature — c'est de délai. Cuba s'est éteinte en trois mois. L'Europe, si Ormuz restait fermé, suivrait la même courbe en six à douze mois. Les centrales ne sont pas les mêmes, les réserves ne sont pas les mêmes, mais la dépendance au pétrole importé est la même. Cuba est un avertissement en forme de miroir.
Prochaines étapes
Les négociations entre La Havane et Washington se poursuivent sans calendrier public. Trump alterne entre menaces d'annexion et signaux d'ouverture. Díaz-Canel tente de maintenir l'unité nationale tout en cherchant une issue diplomatique. La Russie continue d'envoyer des pétroliers, forçant les États-Unis à choisir entre le blocus total et l'escalade avec Moscou.
Sur le terrain, la situation humanitaire se dégrade chaque jour. Les prochaines semaines diront si Cuba négocie une sortie de crise ou si l'île bascule dans ce que Guterres appelle un « effondrement ». Cet article sera mis à jour au fil des développements.











