Samedi 28 mars, un mois jour pour jour après le début de l'offensive américano-israélienne contre l'Iran, l'Europe dresse un bilan qu'elle n'a pas choisi. Elle n'a pas déclenché cette guerre. Elle n'a pas été consultée. Mais elle en paie le prix — en points de croissance, en euros sur les factures, en crédibilité diplomatique. Et la note continue de grimper.
Cinq chocs en trente jours
Le premier mois de guerre a frappé l'économie européenne sur cinq fronts simultanés. Le pétrole Brent a bondi de plus de 40 % depuis le 28 février, oscillant autour de 107 dollars le baril. Le gaz européen, indexé sur le TTF néerlandais, a presque doublé, dépassant 60 euros le mégawattheure — un niveau que l'Europe n'avait plus connu depuis la crise russe de 2022. Les réserves de gaz, à peine 30 % de capacité après un hiver rigoureux, laissent peu de marge avant la saison de reconstitution estivale.
L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a révisé ses prévisions en mars : la croissance de la zone euro tombe à 0,8 % pour 2026, contre 1,2 % anticipé en décembre. La France et l'Allemagne perdent chacune 0,2 point de PIB. L'inflation est relevée à 2,6 %, soit 0,7 point de plus. Dans un scénario où les prix de l'énergie restent élevés, elle pourrait atteindre 4,4 %, selon Euronews.
La Banque centrale européenne a reporté ses baisses de taux programmées le 19 mars. Christine Lagarde a parlé d'un « impact matériel » de la guerre sur l'inflation. En Allemagne, les industries énergivores — chimie, métallurgie, verre, papier — font face à 30 à 40 milliards d'euros de surcoûts si les prix actuels se maintiennent, selon le think tank Bruegel. Ce chiffre pèse directement sur la compétitivité, l'investissement et l'emploi.
L'Europe spectatrice de sa propre crise
Le coût économique est mesurable. La perte de poids stratégique l'est moins, mais elle est peut-être plus durable. L'Europe n'a pas été informée avant le lancement de l'offensive du 28 février. Elle n'a pas de siège à la table des négociations entre Washington et Téhéran, qui passent par le Pakistan. Elle n'a pas de levier militaire direct sur le théâtre d'opérations. Comme nous le suivons dans notre suivi quotidien du conflit, les Européens regardent la guerre se dérouler en comptant les dégâts.
Le G7 des ministres des Affaires étrangères, réuni à l'abbaye des Vaux-de-Cernay (Yvelines) les 26 et 27 mars, a mis cette impuissance en lumière. Fait sans précédent : aucun communiqué conjoint n'a été publié à l'issue de la réunion. Aucun pays du G7 n'a soutenu sans ambiguïté l'assaut sur l'Iran. Le vice-chancelier allemand Lars Klingbeil a dénoncé les « politiques malavisées » de Donald Trump au Moyen-Orient, qui « frappent l'économie allemande ».
Un diplomate européen, cité par France 24, résume : « La confiance, une fois rompue, ne se répare pas vite. » Le dommage porte sur les habitudes de consultation, sur les présomptions d'objectifs communs, sur l'attente de base que les alliés s'informent mutuellement avant d'entrer en guerre. Tout cela, en un mois, s'est effondré.
Le piège énergétique : la même vulnérabilité, un détroit plus au sud
Il y a une ironie cruelle dans cette crise. Après l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, l'Europe avait entrepris de diversifier ses sources d'énergie pour ne plus dépendre de Moscou. Le gaz russe acheminé par gazoduc a été remplacé par du gaz naturel liquéfié (GNL) — principalement du Qatar et des États-Unis. Le pétrole russe a été partiellement substitué par du brut du Golfe.
Or ces nouvelles routes passent par le détroit d'Ormuz, quasi fermé depuis le 28 février. Seuls 21 pétroliers y ont transité en un mois, contre plus de 100 par jour en temps normal. En diversifiant pour échapper au verrou russe, l'Europe est tombée dans un autre verrou — plus au sud, mais tout aussi efficace. L'Agence internationale de l'énergie a qualifié la situation de « pire crise énergétique depuis des décennies », avec 11 millions de barils par jour perdus.
Le modèle européen de sécurité énergétique, construit en quatre ans à grand effort, reposait sur un présupposé : que le Golfe resterait stable et Ormuz ouvert. Un mois de guerre a suffi pour invalider cette hypothèse.
L'autonomie forcée : une coalition navale par nécessité
Face à cette impasse, l'Europe improvise. Paris et Londres ont convoqué les chefs d'état-major de 30 pays pour organiser la sécurisation du détroit d'Ormuz — indépendamment du commandement américain. Le porte-avions Charles de Gaulle est déployé au large de Chypre avec huit frégates et deux bâtiments Mistral. Comme nous l'analysions dans notre décryptage de la coalition navale européenne, c'est un pas vers l'autonomie stratégique — mais un pas contraint, pas choisi.
Marco Rubio, arrivé à Vaux-de-Cernay vendredi, a demandé aux Européens de « contribuer davantage » à la réouverture d'Ormuz. La demande est mal reçue : les Européens estiment ne pas avoir été consultés sur la guerre qui a provoqué la fermeture du détroit. Contribuer à résoudre un problème qu'on n'a pas créé, sans avoir été associé aux décisions qui l'ont engendré — voilà le résumé de la position européenne en un mois de conflit.
Ce qui se joue dans les dix prochains jours
Donald Trump a reporté son ultimatum au 6 avril. L'Iran a transmis sa réponse officielle au plan de paix en 15 points. La fenêtre est étroite mais elle existe. Pour l'Europe, ces dix jours sont une dernière chance de peser — en s'appuyant sur le format du G7, sur le canal diplomatique français avec le Liban, et sur le levier économique que représente l'accès au marché européen pour un Iran sous sanctions.
Mais les chiffres parlent d'eux-mêmes. En un mois, l'Europe a perdu 0,4 point de croissance, vu son inflation repartir, reporté ses baisses de taux, découvert que sa diversification énergétique la rendait vulnérable ailleurs, et constaté que son allié le plus puissant ne la consulte plus avant d'entrer en guerre. La facture n'est pas seulement économique. Elle est politique, stratégique et, peut-être, irréversible.










