Il est 3h30 du matin quand les fenêtres d’une ruelle d’Istanbul s’illuminent les unes après les autres. Sibel Savas, son petit-fils dans les bras, sort sur son balcon, réveillée par le tambour du davulcu. Dans le quartier conservateur de Fatih, ces joueurs de davul perpétuent chaque nuit du ramadan une tradition ottomane centenaire.
Un héritage des orchestres militaires ottomans
Hakan Özbingol, 65 ans, musicien à la retraite, pratique ce rituel depuis 55 ans. Il a hérité cet usage de son père qu’il a assisté dès ses dix ans. Pendant le mois de ramadan, ce davulcu sonne l’heure du dernier repas avant d’entamer le jeûne à l’aube.
« Tant qu’il s’agira d’islam, ce tambour ne se taira jamais. Ce travail, on le fait pour Allah. C’est notre devoir », explique-t-il d’une voix rauque en déambulant le dos courbé dans les rues sinueuses.
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L'avis de le professeur Harun Korkmaz
Selon le professeur Harun Korkmaz, historien de la musique à l’Université d’Istanbul, les davulcu du ramadan « datent de la fin du XIXe siècle et puisent leur origine dans la tradition des mehters, ou orchestres militaires, qui rythmaient les journées matin et soir ».
Les mani, signature du véritable davulcu
Les davulcu s’accompagnent de la récitation de « mani », des petits poèmes rythmés déclamés sous les fenêtres pour flatter l’audience. « En Turquie, rares sont les davulcu qui savent chanter des mani. Il ne suffit pas de prendre le tambour et de taper dessus en se promenant », affirme Hakan Özbingol.
La plupart des davulcu d’Istanbul sont issus de la communauté rom de Turquie, qui compte entre 1,2 et 2,3 millions de membres selon des chercheurs turcs. « Si les Roms n’étaient pas là, il n’y aurait rien. Ce sont eux les musiciens et les davulcu du ramadan à Istanbul », témoigne Zafer, 71 ans, un passant du quartier.
Une tradition protégée par la municipalité
Sibel Savas assure ne compter « que sur le davulcu pour se réveiller ». « Cette tradition est importante pour nous. Elle nous vient de nos anciens », insiste-t-elle.

Selami Aykut, responsable de la fédération des maires de quartier d’Istanbul, indique que la mégapole compte encore 3 000 davulcu dans ses 961 quartiers. Après un coup d’arrêt pendant la pandémie de Covid, la municipalité a doublé le nombre d’accréditations.
Nous avons augmenté le nombre
« Nous avons augmenté le nombre de davulcu pour mieux transmettre nos traditions ottomanes à la jeunesse, pour qu’elle puisse ressentir l’excitation du ramadan », confie-t-il. Alors que les vendeurs ambulants disparaissent peu à peu, remplacés par des supermarchés, le davulcu résiste grâce à sa portée symbolique religieuse.










