Le 11 mars 2026, Karine Buisset, humanitaire française travaillant pour l'UNICEF, a été tuée par une frappe de drone à Goma, dans l'est de la République démocratique du Congo. L'information a à peine franchi les frontières du pays. Le même jour, les médias français ouvraient leurs journaux sur les frappes américaines à Kharg et la visite de Zelensky à Paris.
Soudan : la catastrophe invisible
Le Soudan vit, selon les Nations unies, la pire crise humanitaire au monde. Les chiffres sont vertigineux : 11,8 millions de déplacés internes, 30 millions de personnes en situation de détresse humanitaire, 21,2 millions en insécurité alimentaire. La famine est confirmée par l'IPC (Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire) à Al Fasher, capitale du Darfour Nord, et à Kadugli, au Kordofan du Sud.
Les Forces de soutien rapide (FSR) du général Hemetti utilisent la famine comme arme de guerre — un crime de guerre documenté par Human Rights Watch et le Panel d'experts des Nations unies. Les convois humanitaires sont bloqués, les entrepôts pillés, les routes coupées. Le Programme alimentaire mondial (PAM) a lancé un appel d'urgence de 700 millions de dollars, largement non financé.
Depuis le début du conflit en avril 2023, la guerre au Soudan a fait plus de 150 000 morts selon les estimations les plus conservatrices. Mais aucun décompte précis n'existe : les hôpitaux sont détruits, les morgues débordées, les communications coupées dans des régions entières.
RDC : Goma sous les drones, une Française tuée
À Goma, la situation n'est pas moins grave. Le M23, mouvement rebelle soutenu par le Rwanda, contrôle la ville depuis janvier 2025. Les frappes aériennes et les tirs de drones visent désormais des quartiers résidentiels. C'est dans ce contexte que Karine Buisset a été tuée le 11 mars.
La mort d'une ressortissante française, employée d'une agence onusienne, dans un conflit armé aurait dû, en temps normal, provoquer une réaction diplomatique et médiatique. Elle est passée presque inaperçue, noyée dans le flux continu des informations sur l'Iran.
Mali : la junte, la Russie, le silence
Au Mali, la junte militaire au pouvoir depuis 2020 a choisi la Russie (Africa Corps, ex-groupe Wagner) comme partenaire sécuritaire après avoir expulsé les forces françaises et la mission de l'ONU (MINUSMA). La violence jihadiste n'a pas reculé. Elle s'est déplacée, fragmentée, diffusée. Les civils sont pris en étau entre les groupes armés et les exactions des forces maliennes et de leurs supplétifs russes.
Le Sahel dans son ensemble — Mali, Burkina Faso, Niger — a disparu de l'agenda médiatique européen. International Crisis Group le classe parmi les sept priorités de paix et de sécurité en Afrique pour 2026, mais les donateurs sont mobilisés ailleurs.
L'effet d'éviction : quand une guerre en efface d'autres
L'ONG CARE a publié un rapport documentant la chute de la couverture médiatique des crises les plus oubliées : « moins 55 % entre 2024 et 2025 ». Parmi les dix crises les moins documentées dans le monde, huit se trouvent en Afrique. Le mécanisme est connu des chercheurs en sciences de l'information : chaque nouveau conflit majeur aspire l'attention, les budgets et les équipes de reporters.
La guerre d'Iran a amplifié ce phénomène. Les rédactions, les chancelleries et les organisations internationales ont réorienté leurs ressources vers le Golfe. Le Soudan, la RDC et le Mali n'ont pas cessé de brûler. C'est le monde qui a cessé de regarder.










