Des milliers de bateaux de pêche chinois ont été observés en formations géométriques en mer de Chine orientale, près de Taïwan. Pour les experts interrogés par l'AFP, ces embarcations n'étaient pas là pour pêcher : elles témoigneraient d'une capacité de mobilisation militaire de Pékin.
Des lignes de 400 kilomètres en mer de Chine orientale
Jason Wang, responsable d'ingeniSPACE, une société basée à Taïwan et aux États-Unis spécialisée dans l'analyse d'images satellites, a détecté un phénomène « inhabituel » en analysant le trafic maritime du 25 décembre 2025. Grâce au système d'identification automatique de bord (AIS), il a recensé quelque 2 000 bateaux de pêche formant deux L inversés parallèles, longs chacun d'environ 400 kilomètres.
Les navires, parfois espacés de seulement 500 mètres, ont maintenu leur position pendant une trentaine d'heures, par gros temps, avant de se disperser. « On voit très rarement des lignes droites naturellement », observe M. Wang.
Début janvier, un millier de chalutiers ont formé un rectangle de 400 kilomètres de long. Début mars, quelque 1 200 bateaux ont dessiné deux lignes parallèles, plus à l'est des épisodes précédents, a indiqué M. Wang à l'AFP à Taipei.
Une coordination jugée « étatique » par les experts
« Je n'ai jamais vu de regroupement de bateaux de pêche chinois en aussi grand nombre, en dehors d'un port », relève Gregory Poling, directeur de l'Initiative pour la transparence maritime en Asie du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS), basé à Washington.

Jennifer Parker, experte associée au National Security College de l'Université nationale d'Australie et ancienne officier de la marine, estime que ces manoeuvres étaient une « démonstration à visée militaire » de la capacité de Pékin à synchroniser un grand nombre de navires.
Thomas Shugart, ancien officier sous-marinier américain et membre du Center for a New American Security (CNAS), y voit une « opération étatique ». « À ma connaissance, aucune entité commerciale ne contrôle autant de bateaux de pêche », souligne-t-il.
L'entreprise française Unseenlabs, spécialisée dans la surveillance maritime, a vérifié les données du 25 décembre pour l'AFP et décrit cette formation comme « surprenante et inhabituelle ». Mark Douglas, analyste à l'institut néo-zélandais Starboard Maritime Intelligence, a étudié les schémas de pêche dans la zone sur deux ans : « À aucun moment le comportement n'a été le même que cette fois-ci. »
La milice maritime, atout de Pékin face à Taïwan
La Chine dispose du plus grand nombre de navires de guerre et de sous-marins au monde, selon le classement Global Firepower. Sa flotte civile — bateaux de pêche, ferries et navires marchands — est également susceptible d'être mobilisée en cas de conflit.

Le ministère américain de la Défense a estimé en 2025 dans un rapport au Congrès que « la Chine prévoit d'être en mesure de mener et de gagner une guerre à Taïwan » d'ici fin 2027. Mais la marine chinoise ne dispose pas d'assez de navires pour un débarquement, selon Thomas Shugart. Les navires civils sont « absolument centraux » pour une telle opération : « Sans cette masse maritime à double usage civil et militaire, je ne pense pas qu'ils puissent envahir Taïwan. »
Pékin s'est doté d'une milice maritime composée de bateaux de pêche formés pour soutenir l'armée. En mer de Chine méridionale, cette milice est professionnalisée et « n'a plus un rôle clandestin », note Jay Tarriela, porte-parole des garde-côtes philippins.
Selon Gregory Poling, les navires rassemblés provenaient en grande majorité du Zhejiang et il s'agissait probablement de civils réservistes. En cas de conflit, cette milice pourrait « remplir toute une série de rôles, comme harceler des navires de guerre ou servir de leurre pour des missiles », estime Jennifer Parker. « Tout indique que l'armée développe les capacités nécessaires pour une menace crédible d'invasion en 2027 », résume Thomas Shugart. Pékin n'a pas commenté la présence de ces formations en mer de Chine orientale.










