La guerre en Iran ne se joue pas seulement avec des missiles et des drones. Depuis le 28 février, un conflit parallèle se déroule dans l'invisible : signaux GPS brouillés sur des milliers de kilomètres, vidéos truquées par intelligence artificielle diffusées à l'échelle industrielle, tentatives de cyberattaques contre des infrastructures critiques. Ce front technologique, moins spectaculaire que les explosions à Téhéran, a des conséquences directes sur la sécurité des civils — y compris ceux qui survolent la zone en avion de ligne.
Mille navires sans GPS : le Moyen-Orient dans le brouillard électronique
Depuis le début de la guerre, plus de mille navires ont perdu leur signal GPS au Moyen-Orient, selon les données compilées par l'AFP. Le phénomène touche les cargos commerciaux, les pétroliers immobilisés au large d'Ormuz, mais aussi les flottes militaires. Deux techniques sont utilisées : le « jamming » (brouillage du signal pour empêcher sa réception) et le « spoofing » (détournement du signal pour afficher une position erronée). L'objectif premier est militaire : dérégler les systèmes de guidage des drones et missiles iraniens, qui utilisent le GPS pour atteindre leurs cibles.
Mais les dégâts collatéraux sont considérables. Selon le réseau Opsgroup, qui recense les incidents de navigation aérienne, un avion de ligne a failli se poser sur la mauvaise piste après que son GPS a été dévié. Un autre a frôlé une installation de missiles iraniens, son système de navigation affichant une position erronée de plusieurs kilomètres. « Ces perturbations présentent des risques considérables pour l'aviation, la navigation maritime et les infrastructures de la région », alertent les experts du secteur.
Ce que cela signifie : le problème n'est pas conjoncturel. Les récepteurs GPS embarqués dans les avions civils ont, selon les spécialistes, 15 ans de retard technologique. Aucun appareil en service n'est capable de recevoir et d'interpréter d'autres signaux que le GPS L1 C/A — un standard vulnérable au spoofing. Tant que le conflit dure, chaque vol commercial survolant le Moyen-Orient navigue dans un environnement où les instruments de bord peuvent mentir. Les compagnies qui ont annulé ou dérouté des vols — comme SAS, qui a supprimé plus de 1 000 vols cet été — ne réagissent pas seulement au kérosène, mais aussi à ce risque invisible, comme le détaillait Regards Actuels dans l'analyse des pénuries de kérosène.
Deepfakes : 110 vidéos truquées en deux semaines, la propagande à l'ère de l'IA
L'autre front invisible est celui de l'information. Le New York Times a identifié plus de 110 deepfakes pro-iraniens uniques diffusés en seulement deux semaines, selon une analyse reprise par la Foundation for Defense of Democracies. Ces vidéos montrent de fausses images de champs de bataille, des frappes de missiles inventées et des scènes de destruction simulées — le tout généré par intelligence artificielle pour promouvoir un récit de succès militaire iranien.
L'ampleur du phénomène dépasse le simple bricolage. Selon une enquête du Figaro datée du 30 janvier 2026, un premier réseau de 4 765 comptes a généré 843 millions de publications, tandis qu'un second réseau de 11 421 comptes a produit 1,7 milliard de « likes ». Les outils de génération vidéo comme Sora 2 (OpenAI) et Veo 3 (Google) permettent désormais de produire en quelques minutes des contenus audiovisuels convaincants. « On ne peut plus croire ses yeux ni ses oreilles », résumait Euronews au début du conflit.
Ce que cela signifie : la désinformation n'est plus un phénomène marginal dans les guerres modernes. Elle est industrialisée. Le volume mondial de deepfakes est passé d'environ 500 000 vidéos en 2023 à près de 8 millions en 2025, selon le World Economic Forum — une croissance de 900 %. Le conflit iranien est le premier à être mené simultanément sur le terrain et dans le champ de l'IA générative à cette échelle. Pour le lecteur français, cela signifie que toute image ou vidéo du conflit partagée sur les réseaux sociaux doit être considérée comme potentiellement fabriquée.
La France en vigilance renforcée
En France, l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a maintenu une posture de « vigilance renforcée » depuis le début du conflit. Son directeur, Vincent Strubel, a toutefois nuancé la menace : « Nous n'avons pas observé de regain de cybermenaces liées à des intérêts iraniens. Les acteurs iraniens sont occupés ailleurs actuellement. » Mais il a ajouté une mise en garde : « Les attaques les plus complexes se construisent dans le temps long. Cela reste une possibilité. »
La France n'est pas une cible prioritaire, mais elle n'est pas à l'abri. L'Iran a déjà démontré ses capacités cyber offensives : sabotage de pipelines saoudiens en 2017, attaques contre des ports israéliens. L'ANSSI a prévenu que la France devait se préparer à des « attaques destructrices sur des infrastructures critiques » — un scénario que les entreprises françaises, dont 75 % des PME ne disposent pas de protection cyber adéquate, auraient du mal à absorber, comme l'analysait Regards Actuels dans le décryptage de la vulnérabilité des PME.
Ce que cela change : la guerre hybride comme norme
Le conflit iranien confirme que la guerre moderne se mène simultanément sur trois fronts : le terrain physique (missiles, drones, navires), le cyberespace (attaques informatiques, brouillage GPS) et l'espace informationnel (deepfakes, propagande IA). Le chef de la Direction de la cybersécurité israélienne a averti en janvier 2026 que « les guerres pourraient bientôt commencer et se terminer uniquement dans le domaine numérique ».
Pour les civils, cela se traduit par trois risques concrets : des vols commerciaux potentiellement désorientés, une information de guerre de plus en plus invérifiable, et des infrastructures numériques exposées à des cyberattaques qui peuvent frapper des mois après le début du conflit. Le front invisible n'a pas de ligne de cessez-le-feu.








