Le 11 mars 2026, Michel-Édouard Leclerc lance une promesse tonitruante sur franceinfo : « On va baisser de 30 centimes le litre d'ici deux jours. » Le lendemain, TotalEnergies réplique avec un plafond à 1,99 euro l'essence. Carrefour, Système U et Intermarché emboîtent le pas avec des opérations à prix coûtant. Pour l'automobiliste qui paie son gazole 2,21 euros le litre ce 25 mars, la question est simple : qui dit vrai ?
Les promesses : ce que chaque enseigne a annoncé
Trois modèles s'affrontent. E.Leclerc a joué le coup de communication le plus spectaculaire : une baisse de 30 centimes par litre, présentée comme le résultat d'une « pression sur les raffineurs », appliquée en deux temps (23 centimes puis 7 centimes) à partir du vendredi 13 mars.
TotalEnergies a choisi la voie du plafond garanti : 1,99 euro le litre d'essence (SP95, SP98, E10) et 2,09 euros le litre de gazole, dans ses 3 300 stations métropolitaines, autoroutes comprises. Pour ses clients électricité et gaz inscrits au programme « Avantage Carburant », le plafond descend à 1,99 euro quel que soit le carburant, y compris le gazole, pour toute l'année 2026. Les détenteurs d'un contrat gaz et électricité bénéficient même de 1,94 euro jusqu'au 16 avril.
Les grandes surfaces (Intermarché, Carrefour, Système U) proposent quant à elles des opérations à prix coûtant, c'est-à-dire sans marge pour le distributeur. Résultat théorique : une économie de 10 à 15 centimes par litre. Mais ces opérations sont limitées dans le temps et ne concernent que les stations participantes.
La réalité : pourquoi les prix affichés ne suivent pas
C'est là que la promesse se heurte au réel. Franceinfo a constaté dès le 14 mars que la baisse de 30 centimes annoncée par Leclerc « n'apparaît pas dans les prix affichés » dans de nombreuses stations. Michel-Édouard Leclerc lui-même a fini par reconnaître qu'il n'y aurait « pas d'opération -30 centimes sur les carburants » en raison de la volatilité des marchés.
Le mécanisme est le suivant. Leclerc achète son carburant au jour le jour sur le marché de gros. Si le cours du Brent monte de 15 centimes entre l'annonce et la livraison, la marge de manœuvre fond. La baisse promise ne reflète pas un rabais commercial classique mais un pari sur la détente des cours — pari perdu tant que la guerre au Moyen-Orient maintient le Brent au-dessus de 99 dollars le baril.
Certaines stations ont bien répercuté une baisse ponctuelle. À Levallois-Perret, le gazole est passé de 2,179 à 1,939 euro le litre en 48 heures. Mais ce cas reste minoritaire. La réalité nationale au 25 mars : gazole à 2,21 euros, SP95 à 2,01 euros, E10 à 1,96 euro, SP98 à 2,07 euros. Loin des promesses.
Le calcul que personne ne fait : combien vous économisez vraiment
Prenons un plein standard de 50 litres de gazole, le carburant le plus utilisé en France. Au prix moyen national du 25 mars (2,21 €/L), ce plein coûte 110,50 euros. Chez TotalEnergies avec le plafond gazole à 2,09 euros : 104,50 euros, soit 6 euros d'économie. Avec l'Avantage Carburant (1,99 €/L) : 99,50 euros, soit 11 euros d'économie par plein.
Chez Leclerc, tout dépend de la station et du jour. Si la baisse théorique de 30 centimes est appliquée (gazole à 1,91 €/L) : 95,50 euros, soit 15 euros d'économie. Mais ce prix n'est disponible que dans une fraction des stations, quelques jours par mois. Le prix coûtant chez Intermarché ou Carrefour se situe en général entre 2,05 et 2,10 euros, soit 5 à 8 euros d'économie par plein.
Sur un an, pour un automobiliste qui fait un plein par semaine, la différence entre le prix moyen national et le meilleur tarif disponible (Avantage Carburant TotalEnergies) représente environ 572 euros. Mais ce calcul suppose de faire tous ses pleins dans une station TotalEnergies et d'être client énergie — un double engagement que le pétrolier transforme en levier commercial.
Le piège : quand la pompe finance le compteur
C'est le point aveugle du débat. Le programme Avantage Carburant de TotalEnergies n'est pas un geste de générosité : c'est un outil d'acquisition client. Pour bénéficier du plafond à 1,99 euro sur le gazole, il faut souscrire un contrat d'électricité et/ou de gaz chez TotalEnergies, adhérer au Club TotalEnergies et activer l'offre via l'application.
TotalEnergies vend ainsi du carburant à marge réduite pour capter des clients énergie dont la marge est bien supérieure. L'offre Spéciale Gaz TotalEnergies affiche certes le prix du kWh le plus bas du marché (0,0945 €, soit -10,1 % par rapport au prix repère), mais ce tarif est indexé. Avec la hausse de +17,8 % attendue sur le gaz en mai, les économies à la pompe pourraient être absorbées par la facture énergétique.
« On a mis la pression sur les raffineurs », assure Michel-Édouard Leclerc. Mais la pression la plus forte s'exerce sur le portefeuille des ménages. Tant que le détroit d'Ormuz restera sous tension, les baisses affichées à la pompe resteront un jeu de bonneteau entre les marges des distributeurs et la volatilité des marchés pétroliers, que Regards Actuels suit au quotidien dans le cadre du suivi de la guerre en Iran.
Ce qui vous attend après le 31 mars
Le plafond TotalEnergies pour le grand public (1,99 € essence / 2,09 € gazole) expire le mardi 31 mars. Le groupe n'a pas annoncé de prolongation. Seuls les clients Avantage Carburant conservent le plafond à 1,99 € pour toute l'année. Les opérations à prix coûtant des grandes surfaces sont également temporaires et dépendent des négociations avec les raffineurs.
Le gouvernement, de son côté, exclut toute remise ou chèque carburant. Le ministre de l'Économie a répété le 9 mars que l'État ne bloquerait pas les prix. Dans ce contexte, la seule variable qui fera baisser durablement les prix reste géopolitique : un cessez-le-feu au Moyen-Orient ou une réouverture du détroit d'Ormuz.
En attendant, comparer les enseignes reste la meilleure stratégie. Le site gouvernemental prix-carburants.gouv.fr permet de vérifier en temps réel les tarifs station par station. C'est la seule donnée fiable dans une guerre des prix où les promesses valent moins que les affichages.











