Le jeudi 19 mars, à 7h43 heure de Paris, le prix du gaz naturel européen (TTF néerlandais) a bondi de 35 % à l'ouverture, franchissant les 67 euros par mégawattheure. La cause : une frappe de missiles iraniens sur Ras Laffan, au Qatar, le plus grand site de production de gaz naturel liquéfié (GNL) au monde. Dans les jours qui ont suivi, le TTF a atteint un pic à 74 €/MWh, soit une hausse de 130 % depuis le début du conflit fin février. Et ce cours de mars va se retrouver sur votre facture de mai.
Ras Laffan : pourquoi une frappe au Qatar fait monter votre facture à Paris
Le complexe de Ras Laffan, situé au nord-est du Qatar, représente à lui seul près de 20 % de l'offre mondiale de GNL. La frappe du 18 mars a détruit les trains de liquéfaction 4 et 6, ainsi que l'installation Pearl GTL, paralysant environ 17 % des capacités d'exportation qataries. Le coût de reconstruction est estimé à 26 milliards de dollars, avec un délai de 3 à 5 ans.
Le mécanisme de transmission aux factures françaises est simple mais décalé dans le temps. La Commission de régulation de l'énergie (CRE) publie chaque mois un « prix repère » du gaz, calculé sur les cours des semaines précédentes. Les cours de mars se répercuteront sur le prix repère de mai. C'est pourquoi la flambée actuelle ne se voit pas encore sur les factures — mais elle arrive.
Selon une analyse exclusive de Selectra publiée le 21 mars, la hausse attendue au 1er mai atteint +17,8 % sur le seul prix du kilowattheure, portant la facture annuelle d'un ménage chauffé au gaz de 1 529 euros à 1 739 euros, soit 210 euros supplémentaires absorbés en un seul mois. La CRE elle-même a signalé une hausse de +15 % a minima pour les foyers en contrat indexé.
Qui est touché, qui est protégé
La distinction fondamentale se joue sur le type de contrat. Les 60 % de Français dont le contrat gaz est indexé sur le prix repère CRE subiront la hausse de plein fouet dès le 1er mai. Les 40 % restants, titulaires d'un contrat à prix fixe, ne verront aucun changement pendant la durée de leur engagement (1 à 3 ans en général).
C'est une inégalité massive et silencieuse. Un même appartement de 70 m² chauffé au gaz dans le même immeuble : un voisin paiera 1 739 euros par an, l'autre restera à 1 500 euros. La différence tient à un choix de contrat fait parfois des années plus tôt, dont beaucoup de ménages ne saisissent pas les implications avant le choc.
Cette situation rappelle la crise énergétique de 2022, quand les foyers en offre de marché indexée avaient vu leurs factures tripler tandis que ceux restés au tarif réglementé (qui n'existe plus depuis juillet 2023) étaient partiellement protégés par le bouclier tarifaire. En 2026, il n'y a plus de bouclier. Il n'y a que le contrat que vous avez signé.
Réflexe 1 : vérifier votre contrat avant le 15 avril
La première chose à faire est de vérifier la nature de votre contrat actuel. Connectez-vous à votre espace client ou consultez votre dernière facture. La mention « prix fixe » ou « prix bloqué » signifie que vous êtes protégé. Les mentions « prix indexé », « prix variable » ou « prix repère CRE » signifient que vous subirez la hausse de mai.
Si vous êtes en contrat indexé, vous pouvez changer de fournisseur à tout moment. Le changement est gratuit, sans coupure de gaz, et tous les contrats énergie sont sans engagement — c'est la loi. Il faut agir avant le 15 avril pour que le nouveau contrat soit actif au 1er mai.
Réflexe 2 : basculer vers un prix fixe tant qu'il en reste
Au 25 mars, les offres à prix fixe les moins chères sont l'offre Avantage Gaz 2 ans d'EDF (à 0,105 €/kWh, soit -0,1 % sous le prix repère actuel) et l'offre Spéciale Gaz de TotalEnergies (à 0,0945 €/kWh, soit -10,1 % sous le prix repère). Attention : l'offre TotalEnergies est indexée, pas fixe. Pour bloquer votre prix pendant deux ans, l'offre EDF reste la référence.
Mais ces offres ne resteront pas à ces niveaux. Les fournisseurs ajustent leurs grilles tarifaires en fonction des cours du TTF. Si le gaz reste au-dessus de 60 €/MWh, les offres à prix fixe vont renchérir dans les prochaines semaines. Plus vous attendez, plus le prix fixé sera élevé. C'est un mécanisme d'assurance : la prime augmente avec le risque.
Pour comparer objectivement, les sites gouvernementaux energie-info.fr et le comparateur du médiateur de l'énergie permettent de simuler votre facture annuelle selon votre consommation réelle. Les comparateurs privés (Selectra, Hellowatt, lesfurets) offrent des estimations rapides mais intègrent parfois des commissions de référencement.
Réflexe 3 : activer le chèque énergie et les aides disponibles
Le chèque énergie 2026 sera envoyé à partir du mercredi 1er avril, pour un montant de 48 à 277 euros selon le revenu fiscal de référence et la composition du foyer. Environ 3,8 millions de foyers sont éligibles. Les envois s'étalent du 2 au 25 avril selon les départements.
Si vous pensez y avoir droit (revenu fiscal de référence par unité de consommation inférieur à 11 000 euros) mais ne le recevez pas automatiquement, vous pourrez le demander en ligne à compter du 1er avril. Le chèque est utilisable pour payer une facture de gaz, d'électricité ou de chauffage, ou pour financer des travaux de rénovation énergétique. Il est valable jusqu'au 31 mars 2027.
Mais soyons honnêtes sur les ordres de grandeur. Le montant moyen du chèque énergie est de 150 euros. La hausse de facture attendue pour un ménage chauffé au gaz est de 210 euros par an. Le chèque couvre 70 % du surcoût — c'est un amortisseur, pas une solution. Pour les 6 millions de foyers en contrat indexé, comme le détaillait Regards Actuels dans le suivi du chèque énergie 2026, l'enjeu est de combiner chèque énergie et changement de contrat.
Ce qui se joue après mai
Le choc de mai n'est qu'un premier palier. La destruction des trains de liquéfaction à Ras Laffan est structurelle : la reconstruction prendra 3 à 5 ans. Le Qatar représentant 20 % de l'offre mondiale de GNL, le marché européen du gaz restera tendu au moins jusqu'en 2028, sauf diversification accélérée vers d'autres fournisseurs (Norvège, États-Unis, Algérie).
Pour les ménages français, le vrai risque est un deuxième choc à l'automne, quand la reconstitution des stocks européens pour l'hiver fera monter la demande sur un marché déjà déficitaire. La Commission européenne a fixé un objectif de remplissage des stocks à 90 % au 1er novembre — un objectif qui pourrait coûter bien plus cher que les années précédentes.
Agir avant le 1er mai ne règle pas tout. Mais cela transforme un choc subi en décision informée. Et dans un marché de l'énergie où l'information est le seul levier des ménages, c'est déjà beaucoup.











