Mercredi 25 mars 2026, à Tokyo, le directeur de l'Agence internationale de l'énergie Fatih Birol a déclaré être « prêt » à coordonner un second destockage de réserves stratégiques « si et quand ce sera nécessaire ». Il répondait à la première ministre japonaise Sanae Takaichi, qui avait demandé à l'AIE de « se préparer à mettre en œuvre » une nouvelle opération coordonnée. L'échange est un aveu : le premier destockage, pourtant record, ne suffit pas.
Un destockage historique, mais un calcul qui ne ferme pas
Mi-mars, l'AIE a décidé de libérer 400 millions de barils de réserves stratégiques, soit le volume le plus important jamais coordonné entre ses 31 pays membres. C'est le sixième destockage de l'histoire de l'agence. Les précédents semblent dérisoires par comparaison : 182 millions de barils en 2022 lors de l'invasion russe de l'Ukraine, 60 millions en 2011 pendant la guerre en Libye. Le volume effectif, qui a « commencé à être mis à disposition » le 19 mars selon l'AIE, s'élève à 426 millions de barils, dont une majorité de brut.
Le chiffre impressionne. Mais il faut le rapporter aux pertes réelles. Fatih Birol les a lui-même quantifiées mercredi : « À ce jour, nous avons perdu 11 millions de barils par jour, soit plus que les deux crises pétrolières majeures réunies. » Le détroit d'Ormuz, par lequel transitait environ 20 % de la production mondiale, est fermé depuis fin février. En 26 jours de conflit, les pertes cumulées atteignent environ 286 millions de barils. À ce rythme, les 426 millions libérés couvrent 38 jours de déficit — sans marge.
Autrement dit, si Ormuz reste fermé jusqu'à fin avril, les réserves débloquées seront consommées. Et le monde aura besoin d'un deuxième destockage. C'est exactement ce que Birol prépare à Tokyo.
Pourquoi le destockage ne remplace pas le flux
Le calcul brut — 400 millions de barils divisés par 11 millions de barils par jour — donne une couverture théorique de 36 jours. Mais ce calcul est trompeur, car il ne tient pas compte du fonctionnement réel du marché pétrolier.
La consommation mondiale de pétrole s'élève à environ 100 millions de barils par jour. Les 11 millions perdus via Ormuz représentent le déficit d'approvisionnement, pas la totalité de la demande. Le destockage de 400 millions de barils ne remplace donc que 4 % de la consommation mondiale sur la période. Le reste provient de routes alternatives — contournement par le cap de Bonne-Espérance —, de stocks commerciaux privés et de la production des pays non affectés. Mais chaque source alternative a un coût : 15 à 20 jours de transit supplémentaires pour le contournement, des primes d'assurance qui ont triplé depuis février, et des raffineries européennes qui tournent en sous-capacité faute de brut du Golfe.
Comme Regards Actuels l'a détaillé dans le scénario semaine par semaine pour la France, le pays dispose de 118 jours de réserves stratégiques. Ce chiffre rassure, mais il masque une réalité : la France a déjà prélevé 14,5 millions de barils lors du premier destockage. Chaque jour qui passe sans réouverture d'Ormuz érode cette marge de sécurité.
Les trois options qui restent — et leurs limites
Option 1 : un second destockage coordonné. C'est ce que Birol prépare. L'AIE dispose encore de réserves : au total, ses membres stockent l'équivalent de 1,2 milliard de barils en réserves gouvernementales, auxquels s'ajoutent les stocks commerciaux. Mais un second prélèvement massif entamerait les marges de sécurité de pays déjà sous tension. Le Japon, troisième consommateur mondial de pétrole et quasi totalement dépendant des importations, est le premier à tirer la sonnette d'alarme — d'où la demande directe de Takaichi à Birol.
Option 2 : une augmentation de la production OPEP+. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent de capacités de production inutilisées estimées entre 3 et 4 millions de barils par jour. Si ces pays ouvraient les vannes, le déficit serait réduit de moitié. Mais l'OPEP+ n'a pas encore annoncé de hausse significative. Riyad et Abou Dhabi calculent : des prix élevés remplissent leurs caisses. Et toute augmentation massive enverrait un signal politique — celui d'une rupture avec l'Iran, membre de l'OPEP — que ces pays ne sont pas prêts à assumer publiquement.
Option 3 : le rationnement. Si le blocage dure au-delà de trois mois, les destockages successifs ne suffiront plus. Le rationnement ciblé — d'abord sur le transport routier non alimentaire, puis sur l'industrie — deviendrait une possibilité. Le précédent existe : en 1973, la France avait imposé des limitations de vitesse et des jours sans voiture après l'embargo arabe. En 2026, les planificateurs du ministère de la Transition énergétique disposent de scénarios actualisés, mais aucun n'a été rendu public.
Le Brent sous 100 dollars : un répit, pas un retournement
Le même jour où Birol préparait un second destockage à Tokyo, le Brent repassait sous les 100 dollars à 99,61 dollars le baril, en baisse de 4,67 %. Cette conjonction peut sembler contradictoire. Elle ne l'est pas. La baisse du Brent repose sur des signaux diplomatiques fragiles — l'ouverture conditionnelle d'Ormuz par l'Iran et un plan de paix américain en 15 points — tandis que Birol raisonne en flux physiques. Les traders parient sur une désescalade. Le directeur de l'AIE, lui, compte les barils.
La question des prix à la pompe en France reste liée à cette tension entre le signal de marché et la réalité logistique. Comme l'a analysé Regards Actuels dans le décryptage du piège des 100 dollars, la baisse du Brent se répercute avec un décalage de 48 à 72 heures à la pompe — et toujours plus lentement à la baisse qu'à la hausse. Le gazole reste au-dessus de 2 euros le litre. Et le phénomène TACO documenté par Regards Actuels montre que chaque annonce de Trump sur le conflit génère une volatilité artificielle qui brouille les signaux de prix.
Ce que les chiffres de Birol révèlent
La déclaration de Fatih Birol à Tokyo dépasse le cadre technique d'un destockage. En admettant que les pertes liées à Ormuz sont « plus que les deux crises pétrolières majeures réunies », le directeur de l'AIE place la crise actuelle dans une catégorie historique inédite. Le premier choc pétrolier de 1973 avait provoqué un embargo partiel. Le deuxième, en 1979, était lié à la révolution iranienne. En 2026, c'est le passage maritime lui-même qui est verrouillé — et la production iranienne, irakienne, koweïtienne et émiratie qui est coupée du marché mondial d'un seul coup.
Le calcul final est arithmétique. 11 millions de barils perdus par jour, multiplié par 30 jours, donne 330 millions de barils de déficit mensuel. Le premier destockage de 400 millions couvre un peu plus d'un mois. Passé ce délai, sans réouverture d'Ormuz, sans montée en puissance de l'OPEP+, sans alternative logistique massive, les 31 pays de l'AIE devront soit puiser une seconde fois dans leurs réserves stratégiques — en acceptant de les affaiblir durablement —, soit envisager des mesures de restriction de la demande. La prochaine décision de l'AIE déterminera laquelle de ces deux voies prévaut.











