Dans l'atelier de Tangail, à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Dacca, Ajit Kumar Roy actionne son métier à tisser des mains, des jambes et des yeux simultanément. À 35 ans, ce tisserand fabrique des saris en coton, soie et jute aux motifs fins et variés, un savoir-faire hérité de l'empire moghol (XVIᵉ-XIXᵉ siècle). Mais derrière la reconnaissance internationale obtenue en décembre, la réalité économique des artisans reste précaire.
Un métier ancestral à bout de souffle
Le tissage de sari de Tangail a été inscrit en décembre au patrimoine immatériel de l'humanité par l'Unesco, une consécration pour cet artisanat multicéntenaire. Pourtant, cette reconnaissance n'a pas inversé la tendance au déclin. Le secteur n'a jamais récupéré de la pandémie de Covid-19, et les métiers à tisser du patron d'Ajit Kumar Roy ont été réduits de moitié. Plusieurs usines ont fermé.
« Ce n'est que du travail pénible », résume Ajit Kumar Roy, qui décrit une tâche épuisante mobilisant tout le corps. Chaque sari nécessite deux jours de production et rapporte 700 takas, soit environ 6 dollars, à l'artisan. Le manque d'aides publiques et la variabilité des prix de la laine aggravent la précarité du métier.
Un héritage familial et genré
Le tissage de sari à Tangail obéit à une répartition traditionnelle des rôles. Le tissage sur métier est une affaire d'hommes, tandis que les femmes se chargent de la fabrication du fil et de la préparation de l'amidon de riz. Raghunath Basak, 75 ans, chef de l'association des tisserands, craint que ce savoir-faire disparaisse avec sa génération.
« Les tisserands sont les héritiers de traditions ancestrales » qui remontent à l'empire moghol, rappelle Shawon Akand, auteur spécialiste du sujet. Mais cette continuité historique se heurte désormais au changement des modes. Kaniz Neera, 45 ans, achète encore une vingtaine de saris par an, mais constate que les jeunes n'en portent que « pour des occasions exceptionnelles ».
Tensions géopolitiques et marché en crise
Les difficultés du secteur sont amplifiées par les tensions entre l'Inde et le Bangladesh. La fermeture de la frontière complique les exportations par la route vers le Bengale occidental indien, où les saris de Tangail comptent parmi leur clientèle des dirigeants politiques. L'approvisionnement en laine est également perturbé.


Le sari de Tangail reste pourtant un symbole identitaire fort. Il était déjà un étendard culturel au temps du Pakistan oriental, avant les années 1960. L'ancienne Première ministre Sheikh Hasina portait régulièrement des saris de Tangail, y compris à la tribune des Nations unies. « Le sari va résister », veut croire Shawon Akand, malgré les menaces qui pèsent sur les artisans qui le fabriquent.











