Soixante-cinq ans après les faits, la justice belge a franchi un pas historique. Une juridiction d'instruction de Bruxelles a ordonné mardi le renvoi en procès d'Etienne Davignon, 93 ans, ancien diplomate et ex-commissaire européen, soupçonné de « participation à des crimes de guerre » dans l'assassinat du dirigeant congolais Patrice Lumumba en 1961.
La décision, rendue à huis clos, a été confirmée par le parquet fédéral. Selon l'avocat des descendants de Lumumba, Me Christophe Marchand, le procès pourrait se tenir « au plus tôt en janvier » 2027. Jamais un procès pénal n'avait été organisé sur cette page sombre de la relation entre le Congo et la Belgique.
Le dernier survivant d'une « entreprise criminelle étatique »
Patrice Lumumba, premier chef du gouvernement du Congo indépendant, avait été renversé par un coup d'État en septembre 1960. Transféré dans la région sécessionniste du Katanga, il fut exécuté le 17 janvier 1961 par des séparatistes, avec l'appui de mercenaires belges. Il avait 35 ans. Son corps fut dissous dans l'acide.
Etienne Davignon est le dernier survivant parmi la dizaine de fonctionnaires, policiers et agents de renseignement belges visés par la plainte déposée en 2011 par les enfants de Lumumba. En 1960, jeune diplomate stagiaire, il avait envoyé un télex à ses supérieurs affirmant : « Le problème primordial paraît donc écarter Lumumba. » Il est soupçonné d'avoir joué un rôle actif dans le transfert du prisonnier vers le Katanga, ce qu'il conteste.
Me Marchand estime que Davignon a été « un maillon » d'« une funeste entreprise criminelle étatique » de la Belgique. « On est tous soulagés, enfin la Belgique regarde son histoire en face », a déclaré Mehdi Lumumba, petit-fils de Patrice Lumumba, présent à l'audience.
Un diplomate devenu homme d'affaires puis commissaire européen
Né en 1932 à Budapest dans une famille de la bourgeoisie catholique belge, Davignon a grandi marqué par l'histoire troublée de son père, ambassadeur contraint d'accompagner le roi Léopold III chez Hitler en 1940. Il en gardera un « esprit indépendant, déterminé à avoir le contrôle de sa vie », selon le réalisateur Nicolas Delvaulx.

Diplomate pendant deux décennies dans le sillage de Paul-Henri Spaak, considéré comme un des pères de l'Union européenne, Davignon a ensuite été vice-président de la Commission européenne (1981-1985). Ses interlocuteurs se sont appelés Kissinger, Brejnev et Delors. Il a dirigé la Société générale de Belgique et siégé aux conseils d'administration de grandes entreprises belges.
Si le procès a lieu, ce sera « la première fois qu'une juridiction pénale examine la responsabilité alléguée de représentants d'une ex-puissance coloniale dans l'assassinat d'un leader de l'indépendance africaine », soulignent les avocats de la famille Lumumba. En 2022, la Belgique avait restitué à la RDC une dent de Lumumba, saisie chez la fille d'un policier belge ayant participé à la disparition du corps.
Une décision susceptible d'appel
La décision reste susceptible d'appel. L'avocat de Davignon, Me Johan Verbist, avait fait valoir que le « délai raisonnable » pour juger le dossier était dépassé et contesté le chef d'accusation de crime de guerre. L'âge avancé de l'accusé — 93 ans — pose aussi la question de sa capacité à comparaître, comme dans l'affaire du financement libyen où Claude Guéant, 81 ans, a été déclaré inapte.












