Un détroit de 33 kilomètres de large, coincé entre l’Iran et Oman, conditionne le prix de votre plein d’essence. Depuis le 28 février 2026, le blocage du détroit d’Ormuz par les forces iraniennes a déclenché la plus grave crise énergétique mondiale depuis 2022. Voici ce qu’il faut savoir pour comprendre ses mécanismes et ses conséquences directes sur le quotidien des Français.
Le détroit d’Ormuz est le plus important goulet d’étranglement pétrolier au monde
Le détroit d’Ormuz s’étire sur 212 kilomètres entre le golfe Persique et le golfe d’Oman. À son point le plus étroit, il ne mesure que 55 kilomètres de côte à côte. Mais la voie navigable effective est encore plus réduite : deux couloirs de circulation de 3,2 kilomètres de large chacun, séparés par une zone tampon de 3 kilomètres, soit 33 kilomètres de passage utile au total.
La profondeur du détroit oscille entre 60 et 100 mètres. Trois pays en sont riverains : l’Iran au nord, le sultanat d’Oman (via l’enclave de Musandam) et les Émirats arabes unis au sud. L’île iranienne de Qeshm, la plus grande du golfe Persique, surplombe le passage depuis la rive nord.
Chaque jour, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers franchissent ce corridor. Ce volume représente environ 20 % de la consommation mondiale de pétrole et plus d’un quart du commerce maritime pétrolier mondial, selon l’agence américaine EIA.
Le GNL du Qatar fait du détroit un verrou gazier autant que pétrolier
Le pétrole n’est pas le seul enjeu. Près de 20 % du gaz naturel liquéfié (GNL) transporté dans le monde emprunte également le détroit d’Ormuz. Le Qatar, deuxième exportateur mondial de GNL avec plus de 112 milliards de mètres cubes exportés en 2025, fait transiter la quasi-totalité de ses livraisons par ce passage.
En temps normal, près de 93 % du GNL transitant par le détroit provient du Qatar. Les Émirats arabes unis contribuent pour environ 7 milliards de mètres cubes supplémentaires. Ces cargaisons sont destinées à 90 % aux marchés asiatiques (Japon, Corée du Sud, Chine).
Depuis le début du conflit, QatarEnergy a suspendu sa production de GNL après que des drones iraniens ont frappé ses installations de Ras Laffan et Mesaieed. Ce volume retiré du marché mondial ne peut pas être remplacé à court terme.
Chronologie : du 28 février au blocage effectif
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël lancent une opération militaire conjointe contre l’Iran. La réponse iranienne est immédiate : Téhéran déclare le détroit d’Ormuz « fermé » à compter du 4 mars.
Le UK Maritime Trade Operations Centre recense au moins 10 attaques contre des navires marchands au 8 mars, causant la mort de cinq membres d’équipage sur deux bâtiments. Les forces des Gardiens de la révolution ont miné certaines portions du passage et menacé de prendre pour cible tout navire tentant la traversée.
Le 11 mars, un haut responsable iranien déclare : « Pas un litre de pétrole ne passera par le détroit d’Ormuz », selon Al Jazeera. Le 12 mars, le nouveau guide suprême iranien confirme que le détroit doit rester fermé. Les volumes de brut et de produits raffinés transitant par le détroit ont chuté à moins de 10 % de leur niveau d’avant-conflit, selon la société d’analyse Kpler.
Le baril de pétrole a bondi de plus de 30 % en deux semaines
L’impact sur les marchés pétroliers a été immédiat. Le baril de Brent est passé de 70,91 dollars le 26 février à près de 120 dollars en séance le 9 mars, avant de redescendre à 89,79 dollars après des déclarations de Donald Trump. Le 11 mars, le Brent a atteint 98,92 dollars (+12,67 % en une seule séance). Le 12 mars, il clôture à environ 101 dollars le baril.
Cette volatilité reflète un déficit d’approvisionnement considérable : environ 15 millions de barils par jour de perte nette d’offre, une ampleur sans précédent dans l’histoire récente du marché pétrolier.
| Date | Brent (USD/baril) | Événement |
|---|---|---|
| 26 février | 70,91 | Veille des frappes |
| 1er mars | ~85 | Premières répercussions |
| 4 mars | ~90-95 | Iran déclare le détroit « fermé » |
| 9 mars (séance) | ~120 (pic) | Pic de panique, puis recul |
| 9 mars (clôture) | 89,79 | Déclarations Trump |
| 11 mars | 98,92 | AIE annonce libération réserves |
| 12 mars | ~101 | Guide suprĂŞme confirme fermeture |
En France, le gazole dépasse les 2 euros le litre
Le SP95 est passé de 1,772 €/l le 1er mars à 1,867 €/l le 9 mars, soit une hausse de 5,36 %. Le gazole a connu une flambée plus brutale : de 1,722 €/l à 1,989 €/l sur la même période, soit +15,51 %.
Au 12 mars 2026, le prix moyen national du SP95 s’établit à 1,895 €/l. Le gazole atteint 2,028 €/l en moyenne, selon les données communiquées au gouvernement par 9 528 stations-service. Des tarifs supérieurs à 2 €/l sont désormais courants à la pompe, y compris pour l’essence dans certaines stations.
TotalEnergies a annoncé le 12 mars le maintien de son plafond à 1,99 €/l pour l’essence dans ses stations, mais a relevé celui du gazole à 2,09 €/l. La DGCCRF (Direction générale de la concurrence) a réalisé 231 contrôles sur 500 prévus au 9 mars, révélant près de 16 % d’anomalies dans les stations contrôlées.
| Carburant | 1er mars 2026 | 12 mars 2026 | Évolution |
|---|---|---|---|
| SP95 | 1,772 €/l | 1,895 €/l | +6,9 % |
| SP95-E10 | ~1,74 €/l | 1,862 €/l | +7,0 % |
| Gazole | 1,722 €/l | 2,028 €/l | +17,8 % |
Les stocks de gaz européens sont au plus bas depuis 2022
Les réserves de gaz de l’Union européenne ne sont remplies qu’à environ 34 % au 12 mars 2026. C’est leur niveau le plus bas depuis la crise énergétique de 2022 liée à la guerre en Ukraine. À titre de comparaison, les stocks étaient remplis à 60 % à la même date en 2024.
Ce déficit de près de 26 points par rapport à 2024 s’explique par un hiver 2024-2025 plus rigoureux et par la dépendance persistante au GNL importé, dont une part significative provient du Golfe via Ormuz. La Commission européenne assure que les pays membres disposent de réserves couvrant 85 à 90 jours de consommation.
| Période | Taux de remplissage (mi-mars) |
|---|---|
| Mars 2022 | ~25-30 % |
| Mars 2024 | 60 % |
| Mars 2026 | 34 % |
L’AIE a déclenché la plus grande libération de réserves pétrolières de l’histoire
Le 11 mars 2026, l’Agence internationale de l’énergie a annoncé que ses pays membres avaient voté à l’unanimité la libération de 400 millions de barils de réserves stratégiques. Il s’agit du plus important déstockage coordonné depuis la création de l’agence en 1974.
Les États-Unis contribueront à hauteur de 172 millions de barils depuis leur réserve stratégique (Strategic Petroleum Reserve). La livraison complète nécessitera environ 120 jours au rythme de déstockage prévu.
Toutefois, les analystes soulignent que ces réserves ne couvrent qu’une fraction du déficit. Avec une perte nette estimée à environ 15 millions de barils par jour, même 400 millions de barils ne représentent qu’environ 27 jours de compensation. Le marché l’a bien compris : le Brent a continué de grimper après l’annonce, clôturant au-dessus de 100 dollars le 12 mars.
La France prépare une mission navale défensive
Emmanuel Macron a annoncé la mobilisation du porte-avions Charles-de-Gaulle, de huit frégates et de deux porte-hélicoptères amphibies dans une zone couvrant la Méditerranée orientale, la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. La ministre des Armées Catherine Vautrin a précisé que l’approche française repose d’abord sur une « démarche diplomatique ».
Le ministre délégué aux Affaires européennes Benjamin Haddad a déclaré que la priorité de Paris est de « construire une coalition capable de maintenir la liberté de navigation et de circulation dans le détroit d’Ormuz ». La France et ses alliés envisagent une mission « purement défensive » d’escorte des navires marchands, une fois la phase la plus intense du conflit atténuée.
Le 9 mars, la France et l’Arabie saoudite ont publié un communiqué conjoint sur la nécessité de rétablir la liberté de navigation, selon le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
Scénarios : combien de temps le blocage peut-il durer ?
Les analystes de CNBC distinguent deux scénarios principaux. Le scénario de base prévoit un conflit d’au moins une semaine avec une désescalade partielle par voie diplomatique. Certains experts estiment que le détroit pourrait partiellement rouvrir sous deux à trois semaines.
Le scénario du pire, jugé moins probable mais non exclu, prévoit une fermeture prolongée sur plusieurs mois. Ce cas de figure pourrait provoquer un choc économique « trois fois plus grave que l’embargo arabe et la révolution iranienne des années 1970 », selon des analystes cités par CNBC. Le pétrole pourrait alors durablement dépasser les 150 dollars le baril.
Les conséquences dépassent le seul secteur énergétique. Environ un tiers du commerce mondial d’engrais transite par le détroit, les prix de l’urée ayant déjà bondi de 475 à 680 dollars la tonne métrique. L’impact sur les chaînes d’approvisionnement mondiales pourrait se manifester pleinement dans deux à cinq semaines, à mesure que les conteneurs détournés créent des engorgements portuaires.
Ce que cela change pour les Français au quotidien
La hausse des carburants se répercute déjà sur l’ensemble de la chaîne économique. Le coût du transport routier augmente, ce qui affecte les prix alimentaires avec un délai habituel de deux à quatre semaines. Les agriculteurs français sont doublement exposés : par la hausse du gazole non routier et par celle des engrais azotés, comme l’a souligné CNews le 10 mars.
Le gouvernement étudie plusieurs pistes pour atténuer l’impact : prolongation du plafonnement tarifaire de TotalEnergies, activation d’un bouclier temporaire sur les carburants, et renforcement des contrôles de la DGCCRF dans les stations-service. Aucune mesure définitive n’a été annoncée au 12 mars.
La Commission européenne a indiqué que les réserves pétrolières européennes couvrent au moins trois mois de consommation, selon un communiqué du 10 mars. Cette marge de sécurité dépend toutefois directement de la durée du blocage.











