Le chiffre est tombé sans bruit, éclipsé par les négociations Trump-Iran et la bataille navale d’Ormuz. En trois semaines, 1,2 million de Libanais ont été contraints de fuir leur domicile — un habitant sur cinq. C’est la pire crise de déplacement que connaît le pays depuis la guerre de 2006, dans un Liban déjà à genoux après six ans de crise économique.
Trois semaines, un pays vidé
L’engrenage a démarré le 2 mars, quand le Hezbollah a lancé des roquettes et des drones sur le nord d’Israël en réponse aux frappes américano-israéliennes sur l’Iran. La riposte israélienne a été immédiate et massive : plus de 70 frappes sur l’ensemble du Liban le même jour, y compris la banlieue sud de Beyrouth. Bilan du premier jour : 52 morts et 154 blessés, selon les autorités libanaises.
Depuis, l’escalade n’a pas cessé. Le 5 mars, l’armée israélienne a ordonné l’évacuation de l’ensemble de la banlieue sud de Beyrouth. Entre le 11 et le 15 mars, au moins cinq ordres d’évacuation supplémentaires ont visé sept quartiers. Le 16 mars, Israël a lancé une opération terrestre qualifiée de « limitée et ciblée » dans le sud du Liban. Le 22 mars, le président libanais Joseph Aoun a averti que les frappes sur les ponts constituaient le « prélude à une invasion terrestre » de plus grande ampleur.
Le bilan provisoire : au moins 1 072 morts et 2 966 blessés. Plus de 120 000 personnes s’entassent dans des abris collectifs. Des milliers d’autres dorment dans les rues de Beyrouth et du Mont-Liban, faute de place.
Un pays qui s’effondre pour la deuxième fois
Le Liban n’était pas debout quand les bombes ont commencé à tomber. Depuis 2019, le pays traverse la pire crise économique de son histoire : la monnaie a perdu plus de 90 % de sa valeur, le PIB s’est contracté de moitié, plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. L’explosion du port de Beyrouth en août 2020 avait déjà dévasté des quartiers entiers — dont certains n’ont jamais été reconstruits.
C’est dans ce contexte que 1,2 million de personnes supplémentaires se retrouvent sans toit. Les services publics, déjà à l’agonie, ne peuvent pas absorber le choc. Les hôpitaux, sous-équipés et sous-financés, doivent gérer un afflux de blessés de guerre avec des stocks de médicaments qui s’épuisent — d’autant que le blocage d’Ormuz, comme Regards Actuels l’a analysé dans son article sur la dépendance pharmaceutique française, perturbe l’approvisionnement en principes actifs pour toute la région.
Phosphore blanc et zones inhabitables
Le 3 mars, Human Rights Watch a documenté l’utilisation de phosphore blanc par l’armée israélienne au-dessus de la ville de Yohmor, dans le sud du Liban. L’organisation a vérifié huit images montrant des munitions au phosphore blanc déployées au-dessus de zones résidentielles. Le phosphore blanc brûle au contact de la peau et provoque des incendies difficiles à éteindre — son utilisation au-dessus de zones civiles est prohibée par le droit international humanitaire.
Le 5 mars, le ministre israélien des Finances Bezalel Smotrich a averti que « très bientôt, Dahiyeh ressemblera à Khan Younis » — la ville de Gaza systématiquement détruite lors de l’opération militaire israélienne de 2024. Le 23 mars, HRW a publié un nouveau rapport constatant que les forces israéliennes « ont élargi les opérations terrestres dans le sud du Liban après des déclarations exprimant l’intention de déplacer de force les résidents et de détruire les habitations civiles ».
Selon franceinfo, Israël cherche à rendre le sud du Liban « complètement inhabitable ». Le modèle appliqué au sud du Liban rappelle celui de Gaza : ordres d’évacuation successifs, destruction systématique des infrastructures, puis impossibilité de retour.
Dans l’angle mort du conflit
Le Liban est devenu le théâtre secondaire d’une guerre dont il n’est pas l’enjeu principal. Les négociations se concentrent sur l’Iran et le détroit d’Ormuz. Les coalitions navales se forment pour sécuriser le pétrole. Les sommets diplomatiques traitent du nucléaire iranien et des cours du brut. Pendant ce temps, un pays de cinq millions d’habitants perd un cinquième de ses résidents, sans que cela déclenche un sommet d’urgence ni une conférence des donateurs.
La France a doublé son aide humanitaire au Liban, la portant à 17 millions d’euros. C’est un signal politique, mais une goutte face à l’ampleur de la crise. À titre de comparaison, la reconstruction après l’explosion du port de Beyrouth en 2020 était estimée à plus de 4 milliards de dollars — et elle n’a jamais été achevée.
Le Norwegian Refugee Council alertait dès les premiers jours : 300 000 personnes déplacées rien que par les ordres d’évacuation, avant même les frappes. Les partenaires humanitaires des Nations unies signalent une hausse des risques de violences sexistes, d’exploitation et de traumatismes psychologiques dans les abris surpeuplés, en particulier pour les femmes, les enfants et les personnes handicapées.
Comme Regards Actuels le documente dans son suivi quotidien de la guerre en Iran, le Liban apparaît dans les bulletins — une frappe ici, un bilan là — mais rarement comme un sujet à part entière. Le sort de 1,2 million de déplacés se noie dans les cours du Brent et les tweets de Donald Trump. La question de l’après reste entière : si un cessez-le-feu intervient à Ormuz, si les pétroliers reprennent leur route, qui financera la reconstruction du sud du Liban ? Qui relogera 1,2 million de déplacés dans un pays dont l’État est en faillite ? Le Liban de 2026 cumule crise économique, séquelles d’une explosion et désormais une guerre. La communauté internationale n’a répondu à aucune des trois.











