Le détroit d’Ormuz est bloqué depuis le 28 février 2026. Dix-sept navires civils attaqués, sept marins tués, 95 % du transit maritime interrompu. Donald Trump a demandé à ses alliés de former une coalition navale pour rouvrir le passage par la force. L’Europe a répondu — mais pas comme Washington l’espérait.
L’UE dit non, les volontaires disent « peut-être »
La première réponse est tombée le 16 mars. Kaja Kallas, cheffe de la diplomatie européenne, a fermé la porte après une réunion des 27 ministres des Affaires étrangères : la mission navale européenne Aspides, déployée en mer Rouge contre les Houthis, ne sera pas étendue au détroit d’Ormuz. « Il y a eu un souhait clair dans nos discussions de renforcer cette opération, mais il n’y avait pas de volonté de changer le mandat de l’opération », a-t-elle déclaré. Toute modification du mandat exige l’unanimité des 27 États membres — un consensus hors de portée quand l’Italie considère qu’intervenir à Ormuz revient à entrer en guerre.
Car c’est Rome qui a posé le verrou le plus explicite. Giorgia Meloni a averti que « l’envoi de navires dans le détroit d’Ormuz constituerait un pas vers une implication dans le conflit ». Son ministre des Affaires étrangères, Antonio Tajani, a précisé que l’Italie « n’est pas impliquée dans des opérations militaires à Ormuz » et « doit œuvrer à la désescalade ».
Quelques jours après le refus de Kallas, une voie alternative a émergé. Six pays — France, Allemagne, Italie, Japon, Pays-Bas et Royaume-Uni — ont publié une déclaration commune condamnant les « attaques iraniennes contre des navires commerciaux non armés ». Ils se disent « prêts à contribuer aux efforts appropriés » pour sécuriser la navigation. Les mots sont pesés : « efforts appropriés » désigne l’escorte et la surveillance de navires civils, pas l’engagement offensif contre l’Iran. Et cette contribution est conditionnée à un retour au calme dans la zone — autrement dit, pas tant que les hostilités se poursuivent.
Trente drapeaux, zéro navire engagé
La liste des signataires s’est pourtant allongée vite. En quelques jours, la coalition est passée de 6 à 22 pays, puis à 30 le 24 mars avec l’ajout du Portugal, de Bahreïn et des Émirats arabes unis. Trente drapeaux — mais aucun engagement opérationnel concret. Ni effectif naval promis, ni chaîne de commandement définie, ni calendrier de déploiement fixé. La déclaration commune rappelle que la liberté de navigation est « un principe fondamental du droit international » et appelle l’Iran à « cesser immédiatement les attaques ». C’est un signal diplomatique, pas un ordre de bataille.
Le paradoxe italien résume l’ambiguïté de l’ensemble. L’Italie a signé la déclaration des six. Mais Meloni a ensuite précisé que « personne n’envisage évidemment une mission militaire pour forcer le blocus ». Signer ne veut pas dire agir. Le Grand Continent notait dès le 16 mars qu’« aucun pays ne s’est engagé à envoyer des navires de guerre dans le détroit d’Ormuz ».
La France seule en première ligne
Pendant que les déclarations s’accumulent, la France agit. La Marine nationale a déployé un dispositif sans précédent depuis la guerre du Golfe : 19 de ses 23 navires de combat principaux sont en mer, soit plus de 80 % de la flotte. Le porte-avions Charles de Gaulle, huit frégates et deux porte-hélicoptères amphibies sont positionnés entre la Méditerranée orientale, la mer Rouge et les approches du Golfe.
Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l’Europe, a résumé la ligne française : « Construire une coalition capable de maintenir la liberté de navigation et de circulation dans le détroit d’Ormuz. » La mission est qualifiée de « purement défensive ». Mais dans les faits, la France est le seul pays européen à avoir mis autant de navires en mer. Entre la déclaration des trente et le déploiement français, il y a un gouffre que les partenaires n’ont pas comblé.
Comme Regards Actuels le documente dans son suivi quotidien de la guerre en Iran, cette posture reflète un calcul diplomatique précis : être suffisamment présent pour peser sur les négociations de réouverture, sans être assimilé à la campagne militaire américano-israélienne. C’est la même logique que la « dissuasion avancée » annoncée par Emmanuel Macron depuis l’Île Longue le 2 mars — affirmer la puissance française sans la mettre au service d’une stratégie qui n’est pas la sienne.
Le test du 28 mars
L’enjeu se cristallise autour d’une date. Le 28 mars expire l’ultimatum de cinq jours que Trump a donné à l’Iran pour conclure un accord. Faute de résultat, les États-Unis reprendraient les bombardements sur les infrastructures énergétiques iraniennes. Si les frappes reprennent, la coalition européenne sera confrontée au choix que ses déclarations soigneusement formulées n’ont pas tranché : escorter des navires dans une zone de guerre active, ou rester à quai pendant que l’énergie européenne reste bloquée dans le Golfe.
Car le coût du blocage est concret. Vingt pour cent du pétrole mondial et 20 % du gaz naturel liquéfié transitent par Ormuz. Plus de 68 pétroliers chargés de 16 milliards de litres de brut sont immobilisés dans la zone. L’Organisation maritime internationale a recommandé d’éviter le détroit. Les Philippines ont décrété l’état d’urgence énergétique, le Japon puise dans ses réserves stratégiques, l’Ukraine redoute une pénurie de diesel dès avril.
Pour l’Europe, la question n’est plus de savoir si elle veut sécuriser le détroit — elle le veut, trente signatures l’attestent. La question est de savoir si elle peut le faire sans suivre les États-Unis, avec une UE institutionnellement paralysée et une flotte française déployée seule. L’autonomie stratégique européenne, théorisée depuis des années, affronte son premier test grandeur nature. Pour l’instant, le résultat est une déclaration de trente pays et une marine française en première ligne sans soutien.











