Sur le site archéologique d'Al-Bass, à Tyr, un panneau de l'Unesco flanqué d'un écusson bleu et blanc constitue le seul rempart face aux bombes israéliennes. Cette image, saisie le 23 mars 2026 par l'AFP, résume le dilemme auquel fait face le patrimoine millénaire du sud du Liban depuis le début du conflit entre Israël et le Hezbollah, le 2 mars.
Située à une vingtaine de kilomètres de la frontière israélienne, Tyr est l'une des plus anciennes cités du monde méditerranéen. Ancien port phénicien, conquise par Alexandre le Grand puis intégrée à l'Empire romain, la ville abrite des vestiges classés au patrimoine mondial. Depuis trois semaines, elle est la cible de frappes répétées.
Une frappe à quelques mètres des ruines romaines
Le 6 mars, un bombardement israélien s'est abattu à quelques mètres des poteries anciennes du site d'Al-Bass. Huit personnes — une famille entière — ont été tuées, selon les autorités libanaises. Leur maison, pulvérisée par l'explosion, n'est plus qu'un amas de gravats jouxtant une voiture calcinée.
« C'était nos voisins, ils vivaient ici depuis des décennies. Ils pensaient que la proximité du site les protégerait parce qu'il est classé au patrimoine mondial de l'Unesco, qu'il ne serait pas touché », raconte Nader Saqlaoui, directeur des fouilles archéologiques dans le sud du Liban, rattaché au ministère de la Culture.
L'équipe venue inspecter les dégâts a, selon M. Saqlaoui, « découvert des restes humains sur le toit du musée » encore en construction. Le bâtiment a subi des dommages et ses vitres ont volé en éclats. Mais l'explosion n'a pas atteint la nécropole des IIe et IIIe siècles, ni l'arc de triomphe monumental, les aqueducs ou l'hippodrome qui s'élèvent sur le site.
La convention de La Haye à l'épreuve des bombes
L'initiative « Boucliers bleus », lancée par un comité lié à l'Unesco, concerne une trentaine de sites au Liban, dont celui de Tyr. Le principe repose sur la convention de La Haye de 1954, qui oblige les belligérants à préserver les biens culturels en cas de conflit armé. Concrètement, des panneaux signalent aux forces armées la présence de sites protégés.

Mais ce cadre juridique international peine à s'imposer sur le terrain. Le ministre libanais de la Culture, Ghassan Salamé, a dénoncé une « agression » d'Israël et affirmé qu'« il n'existe aucune présence militaire ou sécuritaire sur ces sites et un tel argument ne peut être utilisé pour les bombarder ». L'armée israélienne, qui dit viser le Hezbollah, n'a pas commenté lorsqu'elle a été interrogée par l'AFP.
« Les Israéliens savent tout, même la pointure de vos chaussures. Ils savaient très bien où se trouvait le site », assure M. Saqlaoui, rappelant que le Liban a « vécu au moins six guerres avec Israël » sans que cela n'empêche des attaques contre des sites archéologiques.
Ce constat dépasse le cas de Tyr. La citadelle de Chamaa, une forteresse médiévale située dans la zone frontalière, a été à moitié détruite par l'armée israélienne. Le conflit, qui s'inscrit dans la guerre régionale entre l'Iran et Israël que Regards Actuels suit dans son dossier quotidien sur les conséquences du conflit pour la France, menace l'ensemble du patrimoine archéologique du sud du Liban.
Le dilemme impossible de l'évacuation
Face aux bombardements, la question de l'évacuation des pièces archéologiques se pose avec acuité. « Le Liban est plein de richesses archéologiques et les dépôts de Beyrouth n'ont pas la capacité d'accueillir tous ces objets », explique David Sassine, expert de l'Alliance internationale pour la protection du patrimoine (Aliph), une fondation qui aide le gouvernement libanais à aménager des lieux sécurisés.

Le dilemme est double. Rien ne garantit que les pièces seront davantage en sécurité dans la capitale, elle-même bombardée régulièrement par Israël. Et le transport depuis le sud du pays, même sous escorte militaire, « reste risqué », selon M. Sassine.
Lors du précédent conflit de 2023-2024, des pièces d'or, des amphores plurimillénaires et des sarcophages de grande valeur avaient été transférés en urgence à Beyrouth, où ils se trouvent encore. Cette fois, l'ampleur des frappes et l'étendue géographique du conflit rendent l'opération encore plus périlleuse. Quand l'ensemble du territoire devient zone de guerre, aucun lieu n'offre de garantie de sécurité.
« Cette civilisation nous représente tous »
Mustafa Najdi, gardien du site d'Al-Bass, était présent le jour du bombardement du 6 mars. « J'ai entendu un choc très violent et j'ai pris la fuite avant de prévenir les responsables », raconte le trentenaire, qui appelle « tous ceux qui le peuvent à faire pression pour mettre fin à cette barbarie ».
« Personne ne s'intéresse à nous », dénonce-t-il. « Cette civilisation représente l'histoire et elle nous représente tous, Libanais comme non Libanais. »
Les archéologues doivent encore examiner les pierres du site pour détecter d'éventuelles fissures ou altérations provoquées par l'onde de choc. Beaucoup d'habitants de Tyr ont fui à la suite d'un appel à évacuer d'Israël, mais quelques milliers sont restés — avec les combattants du Hezbollah et les vestiges millénaires.
D'après un article AFP de Célia Lebur.











