Le 23 mars, le pétrolier Sara Sky, battant pavillon sierra-léonais, a accoste au port de Limay, dans la province de Bataan, aux Philippines. À son bord : 700 000 barils de brut ESPO Blend, chargés au terminal russe de Kozmino, en Extrême-Orient. C'est la première importation de pétrole russe par les Philippines en cinq ans. L'événement dépasse l'anecdote logistique : il est le signe d'une reconfiguration profonde des flux énergétiques mondiaux que la guerre en Iran est en train d'imposer.
700 000 barils et un état d'urgence
La cargaison, consignée à Petron Corporation — opérateur de l'unique raffinerie du pays (180 000 barils par jour) —, a été confirmée par la porte-parole présidentielle Claire Castro. Elle représente environ deux jours de consommation nationale. Les Philippines importent 95 à 98 % de leur pétrole brut du Moyen-Orient — Irak, Koweït, Arabie saoudite, Émirats —, et la quasi-totalité transite par le détroit d'Ormuz.
Le lendemain, le 24 mars, le président Ferdinand Marcos Jr a signé le décret exécutif 110 déclarant l'état d'urgence énergétique nationale pour un an. C'est la première fois qu'un président philippin exerce ce pouvoir pour une crise d'approvisionnement pétrolier. Le cadre UPLIFT (Unified Package for Livelihoods, Industry, Food and Transport) a été activé, donnant au gouvernement la capacité d'acheter du carburant directement, de contrôler les prix et de lutter contre les stockeurs spéculatifs. Vingt milliards de pesos (environ 287 millions d'euros) ont été débloqués en fonds d'urgence.
Les réserves du pays sont tombées à 45 jours, contre 55 à 57 jours au début du conflit — une chute de dix jours en trois semaines. Le gazole a dépassé 100 pesos le litre, avec des hausses hebdomadaires de 15 à 24 pesos. « Aucune piste n'est écartée. Nous considérons toutes les possibilités », a déclaré Marcos lors d'une conférence de presse le 25 mars.
La guerre en Iran redessine la carte énergétique mondiale
Les Philippines ne sont qu'un cas parmi d'autres. Le blocage du détroit d'Ormuz par les Gardiens de la révolution iraniens, qui ont mis en place un système de filtrage des navires — laissant passer l'Inde, la Chine, la Russie, le Pakistan et l'Irak, mais bloquant les alliés occidentaux —, force les pays dépendants du Golfe à chercher d'autres sources. Et la Russie est la porte de sortie la plus accessible.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Les importations chinoises de brut russe par voie maritime ont atteint un record de 1,92 million de barils par jour en février. L'Inde, désormais confrontée à « l'exposition à court terme la plus aiguë » selon la banque ING, paie des primes de 2 à 8 dollars au-dessus du cours du Brent pour sécuriser des cargaisons russes — l'exact inverse des rabais qui prévalaient avant la crise. Le Japon (1,6 million de barils par jour via Ormuz) et la Corée du Sud (68 % de ses importations) sont parmi les plus exposés.
Ce basculement est rendu possible par une décision américaine. Le 13 mars, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a élargi à tous les pays une dérogation (General License) autorisant l'achat de pétrole russe déjà en mer, jusqu'au 11 avril. « Cette autorisation est une mesure à court terme », a-t-il précisé. Mais elle a ouvert une brèche dans l'architecture de sanctions que Washington avait construite depuis 2022 pour punir Moscou de son invasion de l'Ukraine — une guerre que la France suit de près et dont les conséquences énergétiques continuent de peser sur le quotidien des Européens.
La Russie, bénéficiaire paradoxal de la guerre
Le paradoxe est saisissant. La guerre américano-israélienne contre l'Iran était censée affaiblir un allié de Moscou. Elle a produit l'effet inverse sur le plan énergétique. Le brut russe Urals est passé d'environ 45 dollars le baril en février à 75 dollars en mars. Selon le Kyiv Post et le Centre for Research on Energy and Clean Air, la Russie engrange jusqu'à 150 millions de dollars supplémentaires par jour, soit un gain estimé de 3,3 à 4,9 milliards de dollars sur le seul mois de mars. Les exportations russes de brut par voie maritime vers la Chine ont augmenté de près de 300 000 barils par jour sur les deux premiers mois de l'année.
Larry Fink, PDG de BlackRock, résume les deux scénarios possibles : « Cette guerre se termine par l'abondance, la croissance, le pétrole à 40 dollars le baril — ou par une récession mondiale et des années de pétrole à 150 dollars. » Pour l'instant, le Brent oscille autour de 103 dollars. La dérogation américaine expire le 11 avril. Si elle n'est pas renouvelée, les Philippines et d'autres pays devront choisir entre l'énergie russe et les sanctions occidentales. Le détroit d'Ormuz, dont Regards Actuels a détaillé les scénarios semaine par semaine, reste l'épicentre d'un basculement qui touche désormais l'ensemble du globe.











