Ils sont deux millions. Depuis le 28 février et le déclenchement de la guerre entre l'Iran, Israël et les États-Unis, les habitants de la bande de Gaza ont presque disparu des radars médiatiques et diplomatiques. Les frontières se sont refermées. L'aide humanitaire est rationnée. Le cessez-le-feu avec le Hamas, qui semblait possible en janvier, est au point mort. Pendant que le monde compte les missiles sur Téhéran et les barils de pétrole bloqués à Ormuz, Gaza s'enfonce dans une crise que plus personne ne regarde.
Les faits : un territoire verrouillé depuis le 28 février
Dès le déclenchement de l'offensive israélo-américaine contre l'Iran, Israël a fermé l'ensemble des points de passage vers la bande de Gaza, invoquant des « ajustements de sécurité ». Kerem Shalom, le seul point de passage pour les cargaisons d'aide, n'a rouvert partiellement que le 3 mars — pour le carburant et certaines marchandises. Le passage de Rafah, à la frontière égyptienne, est resté fermé jusqu'au 19 mars, date à laquelle il a rouvert pour des mouvements limités de personnes : évacuations médicales et rapatriements suspendus depuis trois semaines.
Les chiffres de l'OCHA (Bureau de coordination des affaires humanitaires de l'ONU) au 19 mars dessinent une réalité alarmante. Entre le 6 et le 16 mars, 19 700 palettes d'aide ont été acheminées via Kerem Shalom — un flux insuffisant pour deux millions de personnes. Les partenaires humanitaires ne couvrent que 50 % des besoins caloriques minimaux pour 1,2 million de Gazaouis. Sur la même période, 1,4 million de litres de carburant ont été livrés, contre les 2 millions nécessaires chaque semaine pour maintenir les hôpitaux, les stations de pompage et les boulangeries en fonctionnement. Dix-huit mille patients ont besoin d'un traitement médical à l'extérieur de Gaza et ne peuvent pas sortir.
Pourquoi Gaza a disparu des écrans
Le mécanisme est aussi simple que brutal. La guerre en Iran mobilise l'intégralité de la bande passante diplomatique et médiatique mondiale. Les chancelleries qui négociaient un cessez-le-feu à Gaza gèrent désormais une crise pétrolière, un risque nucléaire et une escalade militaire dans neuf pays. Les rédactions qui couvraient Gaza couvrent Téhéran, Ormuz, le Liban. Les sommets internationaux qui discutaient de la reconstruction de Gaza discutent de plans de paix en 15 points pour l'Iran.
« Certains espèrent que si la guerre en Iran prend fin, peut-être que le monde prêtera de nouveau attention à Gaza », rapportait le quotidien québécois Le Devoir en mars. Cette phrase résume la situation : les Palestiniens eux-mêmes ne comptent plus sur l'attention du monde, mais sur la fin d'une autre guerre pour retrouver la leur.
NBC News a documenté ce sentiment d'abandon dès le 12 mars : les Palestiniens de Gaza « craignent d'avoir été oubliés », avec un cessez-le-feu « largement mis de côté par les dernières hostilités ». The Nation a qualifié la guerre en Iran de « désastre pour Gaza ». NPR titrait : « Pendant que la guerre en Iran capte l'attention, que se passe-t-il à Gaza ? » Ces articles existent — mais tous en anglais. Aucun média français généraliste n'a publié de synthèse de fond sur le sort de Gaza depuis le début de la guerre en Iran.
Le paradoxe : Israël combat l'Iran au nom de la sécurité, mais aggrave Gaza
La guerre contre l'Iran est justifiée par Israël comme une nécessité existentielle : détruire le programme nucléaire iranien et affaiblir « l'axe de la résistance » — dont le Hamas fait partie. Mais cette même guerre a gelé le processus de paix à Gaza. La phase 2 du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, qui devait commencer en janvier 2026 avec un retrait israélien élargi, le lancement de la reconstruction et l'établissement d'une administration civile transitoire, est au point mort depuis des semaines. Les désaccords politiques et sécuritaires, déjà profonds, ont été enterrés sous l'urgence du conflit iranien.
Le résultat est un cercle vicieux. Israël ferme les frontières de Gaza pour des raisons de « sécurité » liées à la guerre en Iran. La fermeture aggrave la crise humanitaire. La crise humanitaire renforce le Hamas, qui se présente comme la seule force résistant à l'occupation. Et le renforcement du Hamas complique tout futur cessez-le-feu — qui ne viendra de toute façon pas tant que la guerre en Iran accaparera toutes les énergies diplomatiques.
Ce que cela signifie : Gaza n'est pas un dossier « en pause ». C'est une crise qui s'aggrave dans l'ombre d'une autre. Chaque semaine de fermeture des frontières, chaque convoi d'aide bloqué, chaque évacuation médicale reportée ajoute des morts que personne ne compte. Le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres a appelé Israël à rouvrir les passages, qualifiant la situation de « crise humanitaire fabriquée par Israël ». L'appel est resté sans effet concret.
Ce que cela change : le risque d'un oubli durable
Le précédent historique le plus proche est celui de l'Afghanistan après le retrait américain de 2021. L'attention mondiale s'est détournée en quelques semaines, et le pays a sombré dans une crise humanitaire sans couverture médiatique. Gaza pourrait suivre le même chemin : non pas une résolution du conflit, mais un oubli progressif dans lequel les deux millions d'habitants seraient laissés à leur sort.
Pour la France, qui reconnaît l'État de Palestine et a soutenu activement les négociations de cessez-le-feu, le risque est de voir la question palestinienne définitivement reléguée derrière la gestion de la crise iranienne — crise qui, elle, touche directement le portefeuille des Français via les prix du pétrole et du gaz. La diplomatie française se retrouve face à un dilemme de bande passante : chaque heure consacrée à la guerre en Iran est une heure qui n'est pas consacrée à Gaza.
L'expulsion de l'ambassadeur iranien du Liban cette semaine, analysée par Regards Actuels, illustre la même dynamique : les conséquences de la guerre en Iran redessinent les alliances dans toute la région, repoussant toujours plus loin le moment où quelqu'un s'occupera de Gaza.











