Le plan national en faveur des insectes pollinisateurs et de la pollinisation arrive à son terme en 2026. Lancé par les ministères de la Transition écologique et de l’Agriculture, il devait organiser la riposte française face à l’effondrement des populations d’abeilles domestiques et sauvages. Cinq ans plus tard, les indicateurs vont dans le mauvais sens : la mortalité augmente, les pertes de colonies battent des records et aucun plan successeur n’a été annoncé.
Des chiffres qui s’aggravent d’année en année
Selon l’enquête nationale de mortalité hivernale publiée par la plateforme d’épidémiosurveillance en santé animale, la mortalité hivernale des colonies d’abeilles a atteint 21,88 % durant l’hiver 2024-2025. Elle était de 18,42 % l’année précédente et de 17,5 % en 2022-2023. La tendance est à la hausse continue depuis trois ans.
En comptant les colonies mortes et celles incapables de reprendre la production au printemps, les pertes totales atteignent 31,48 % en 2024-2025. Un tiers des colonies est perdu chaque hiver. La France Agricole a rapporté en mars 2025 que certains experts redoutaient une mortalité de 40 % à l’issue de l’hiver suivant.
Le Réseau Biodiversité pour les Abeilles a décrit un « cocktail dévastateur associant carences alimentaires, parasitisme accru et virus ». Les trois causes les plus citées par les apiculteurs sont la faiblesse des colonies à l’entrée de l’hiver, le frelon asiatique — espèce invasive que le plan n’a pas réussi à contenir — et le parasite Varroa destructor.
Un plan ambitieux sur le papier, inopérant sur le terrain
Le plan 2021-2026 était structuré autour de six axes : amélioration des connaissances scientifiques, leviers économiques pour les agriculteurs et apiculteurs, soutien aux autres secteurs (urbanisme, infrastructures), préservation de la santé des abeilles, réglementation des produits phytosanitaires et partage des pratiques agricoles favorables.
Sur chacun de ces axes, des mesures concrètes étaient prévues. Mais le plan n’avait pas de pouvoir contraignant sur la principale cause du déclin : l’agriculture intensive. Les monocultures, l’agrandissement des parcelles et la disparition des haies, des bandes enherbées et des prairies permanentes privent les pollinisateurs de nourriture et de sites de nidification, comme le relève le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).
L’évaluation de la Liste rouge de l’UICN publiée le 11 octobre 2025 a conclu que « les pollinisateurs européens disparaissent à un rythme dépassant les prédictions les plus pessimistes ». L’intensification agricole et forestière est identifiée comme le premier facteur de déclin. En France, 40 % des espèces de pollinisateurs sauvages sont en déclin, et dans certaines zones, les populations ont chuté de 70 à 90 %, selon l’association Pollinis.
2,3 à 5,3 milliards d’euros en jeu
L’enjeu n’est pas seulement écologique. Selon l’analyse n°203 du ministère de l’Agriculture, la part de la production végétale française destinée à l’alimentation humaine qui dépend de la pollinisation par les insectes représente entre 2,3 et 5,3 milliards d’euros. C’est entre 5,2 % et 12 % de la valeur totale de la production végétale alimentaire du pays.
En France, 72,2 % des espèces cultivées pour l’alimentation montrent une dépendance plus ou moins forte à l’action des pollinisateurs. Les melons en dépendent à 90 %, les arbres fruitiers entre 40 et 90 %, et la majorité des cultures entre 5 et 50 %. À l’échelle mondiale, l’activité pollinisatrice des insectes est estimée à 153 milliards d’euros par an par Pollinis.
Regards Actuels a documenté les menaces qui pèsent sur la sécurité alimentaire de la France : dépendance aux engrais importés via le détroit d’Ormuz, fragilité des sept pays fournisseurs stratégiques et sécheresse qui s’annonce pour l’été 2026. Le déclin des pollinisateurs ajoute une quatrième menace, silencieuse mais structurelle, sur la capacité du pays à se nourrir.
Après 2026, le vide
Le plan national pollinisateurs 2021-2026 s’inscrivait dans la stratégie européenne de biodiversité pour 2030, qui fixe un objectif d’inversion du déclin des pollinisateurs. À mi-parcours de cette stratégie, la France n’est pas sur la bonne trajectoire. Les indicateurs se dégradent, et aucun plan successeur n’a été officiellement annoncé.
La question des néonicotinoïdes illustre les arbitrages qui ont miné le plan. Ces insecticides, interdits en France depuis 2018, ont été temporairement réautorisés pour la culture de betteraves sucrières en 2020. La Cour de justice de l’Union européenne a invalidé ces dérogations en janvier 2023. Mais le signal envoyé aux pollinisateurs et aux apiculteurs est celui d’une politique qui hésite entre protection environnementale et rendements agricoles à court terme.
Le Sénat avait alerté dès 2017 dans un rapport consacré au déclin des pollinisateurs : « La France dispose des connaissances scientifiques nécessaires, mais pas de la volonté politique de les traduire en actes. » Neuf ans plus tard, le constat est le même. Le plan expire, les abeilles meurent davantage, et l’agriculture française avance vers un mur invisible — celui d’un monde où les cultures n’ont plus personne pour les polliniser.








