Ils épargnent, ils travaillent, et pourtant ils se sentent pauvres. Quarante-trois pour cent des 18-26 ans déclarent souffrir de « dysmorphie financière », un décalage persistant entre leur perception de leur situation financière et la réalité. Le phénomène, amplifié par les réseaux sociaux, commence à produire des effets mesurables en France.
Qu’est-ce que la dysmorphie financière ?
Le terme désigne « la distance entre le statut financier perçu d’une personne et sa réalité financière objective », selon la thérapeute financière américaine Lindsay Bryan-Podvin, auteure de The Financial Anxiety Solution.
Ce n’est pas un diagnostic clinique. Le terme est absent du DSM. Pascal Neveu, directeur de l’Institut français de psychanalyse active (IFPA), le qualifie de « comportement psycho-social » pouvant toutefois « déclencher des issues pathologiques ».
43 % des 18-26 ans touchés : que disent les études ?
L’enquête de référence a été menée par Qualtrics pour Intuit Credit Karma en décembre 2023 auprès de 1 006 adultes américains. Elle révèle que 29 % de la population générale souffre de dysmorphie financière. Le taux monte à 43 % chez les 18-26 ans (Génération Z).
Parmi les personnes touchées, 82 % se sentent « en retard financièrement » par rapport à leurs pairs. Le paradoxe est mesurable : 37 % d’entre elles disposent de plus de 10 000 dollars d’épargne, un montant supérieur à la médiane américaine.
La génération qui se croit pauvre en épargnant
La Génération Z estime avoir besoin d’environ 128 000 dollars par an pour être heureuse. Le seuil réel identifié par les chercheurs de l’université de Princeton se situe autour de 107 000 dollars.
TikTok, Instagram : comment les réseaux déforment la perception
Les réseaux sociaux opèrent par comparaison sociale permanente. Les flux d’images montrent des vies financières idéalisées : achats de luxe, voyages haut de gamme, contenus « what I spend in a day ». Les créateurs présentent des produits sponsorisés comme leurs possessions personnelles.
Les algorithmes des plateformes priorisent le contenu émotionnellement engageant, créant une chambre d’écho où l’abondance semble être la norme.
Selon l’enquête Credit Karma, 40 % des personnes touchées sont freinées dans la construction de leur épargne, 38 % poussées à la surdépense et 32 % endettées davantage. Un utilisateur TikTok sur deux a dépensé au moins 100 dollars en achats impulsifs liés aux influenceurs.
En France, un terreau fertile
L’enquête Rosaly de 2024, menée auprès de 27 200 répondants, révèle que 67 % des Français se déclarent stressés financièrement. Le taux atteint 70 % chez la Génération Z, et 83 % des femmes sont concernées.
Le baromètre Ipsos-Secours populaire de 2025 ajoute une dimension concrète : 50 % des 18-34 ans se disent mécontents de leur niveau de vie, contre 33 % en 2010. Près de 48 % peinent à se nourrir sainement.
Paradoxe français : le taux d’épargne atteint 18 % du revenu disponible, parmi les plus élevés d’Europe. Les Français épargnent massivement tout en se sentant pauvres. Ils estiment l’inflation à 18 %, soit quatre fois le chiffre officiel de l’INSEE.
Le surendettement des jeunes explose
Selon le rapport 2025 de la Banque de France, les dossiers de surendettement des moins de 30 ans ont bondi de 36 % en un an, passant de 12 500 à 17 000. Chez les 18-25 ans, la hausse atteint 65 %.
Le crédit à la consommation et le paiement fractionné (BNPL, Buy Now Pay Later) sont surreprésentés dans ces dossiers. Alma, Klarna et PayPal permettent des achats en plusieurs fois sans contrôle de solvabilité rigoureux. La Banque de France qualifie ces mécanismes de « moins encadrés par la loi ».
Laurianne, 23 ans, témoigne auprès de la Macif : « J’ai fait beaucoup d’achats impulsifs alors que je ne gagnais pas encore. » Elle a interrompu ses études pour travailler en intérim et rembourser ses dettes. Consultez notre guide des aides sociales 2026 pour connaître les dispositifs d’accompagnement.
Un phénomène sans remède simple
La dysmorphie financière ne se résout pas par l’éducation budgétaire classique. Le problème n’est pas un manque de connaissances mais une perception déformée par un environnement numérique permanent. Lindsay Bryan-Podvin recommande la thérapie financière, une discipline émergente qui croise psychologie et gestion budgétaire.
En France, le concept reste confidentiel. Le décalage entre l’ampleur du phénomène et sa médiatisation est un signal en soi.











