« Vous êtes au courant de l'ordre d'évacuation ? » Le policier Larry Graves gare sa voiture devant le garage d'Amy Clewell, habitante d'un quartier isolé des montagnes du Colorado. Derrière les arbres, le feu avance, la radio de l'agent crépite, il faut aller vite — mais tout ceci n'est qu'un exercice. Dans le comté d'Ouray, les services de secours s'entraînent pour la première fois à grande échelle à protéger les habitants d'une saison des incendies annoncée, de mémoire de pompier, comme la « pire ».
L'hiver a été le plus chaud jamais mesuré dans la région, et huit des onze États de l'Ouest américain ont enregistré leur plus faible quantité d'eau stockée dans le manteau neigeux depuis le début des mesures. Le Colorado en fait partie : il a activé son plan sécheresse dès mars. Or, de l'Arizona au Wyoming, un vaste territoire dépend de la neige tombée dans les Rocheuses pour son alimentation en eau. Sols et végétation asséchés : le terrain idéal pour les feux.
Le comté d'Ouray en exercice : protéger les habitants des incendies à venir
L'exercice mobilise quelque 175 professionnels et volontaires. Vingt-sept minutes après le passage du policier, une ambulance arrive chez Amy Clewell et embarque deux figurants jouant le rôle de blessés, Jordan Wyatt et Jennifer Shook. À quelques maisons de là, sous les pins, des pompiers coiffés de casques jaunes projettent l'eau de leur lance à incendie sur un brasier imaginaire.

Jennifer Shook, en fauteuil roulant, se souvient de l'été précédent, quand sa mère a vu, impuissante, un feu de forêt se rapprocher. « Ayant vu son niveau de stress, et sachant qu'il y a d'autres personnes avec des handicaps qui devraient être évacuées, je voulais participer », dit-elle avant d'être transportée dans l'ambulance.
Le débriefing, en salle polyvalente, identifie deux défaillances : le réseau téléphonique de secours n'a pas bien fonctionné, le nouveau système radio des pompiers non plus. Ces écueils, repérés en simulation, peuvent être corrigés avant les premières flammes réelles. Diane Moore, bénévole, en tire une leçon plus personnelle : avoir un sac prêt pour l'évacuation, sans oublier le chargeur de téléphone. « On va rentrer à la maison et en préparer un » tout de suite, glisse-t-elle en partant.
« Tellement peu d'humidité » : un printemps hors normes
« J'ai travaillé ici toute ma vie, et je n'ai jamais rien vu de tel », confirme Aaron Jonke, le chef des pompiers de la petite ville de Salida, qui alerte les habitants depuis janvier. « Il faut que les gens comprennent que ce n'est pas une année habituelle », « c'est la pire », insiste-t-il, « il y a tellement peu d'humidité ». « Avec le changement climatique, la saison des incendies est passée d'événement estival à quelque chose qui court sur toute l'année. »
Dans le Colorado Fire Camp, qui forme ce jour-là au maniement des tronçonneuses — un outil vital pour créer des trouées dans les forêts —, Daniel Pusher s'applique à découper des troncs. Il compte rapporter ce savoir-faire chez lui, dans sa tribu Apache de l'Arizona, pour un projet d'élagage destiné à lutter contre le risque d'incendie. Avec la « mauvaise sécheresse » de cette année, s'inquiète-t-il, « on garde nos yeux grand ouverts ».
Skis sur l'herbe, lacs à sec : la région méconnaissable
La région est méconnaissable. Au col de Loveland, à 3 650 mètres d'altitude, il n'y a plus que quelques plaques de neige sur les pentes herbeuses. Skis en main, Tim Faris cherche quelques virages de glisse. « D'habitude, je peux skier ici jusqu'à fin juin, s'alarme-t-il. Aujourd'hui, je dois marcher entre les marmottes et les fleurs pour trouver de la neige. »


Dans la vallée, les pontons en principe flottants d'un petit port de plaisance du lac artificiel de Dillon sont posés sur la boue : aucun bateau ne s'y amarrera de l'été, le niveau du lac est six mètres trop bas, et moins de saisonniers ont été embauchés. L'accès au lac Antero, repaire de pêcheurs cerclé d'une herbe jaunie, est fermé par un portail cadenassé. « Retenue fermée. Pas de loisirs en raison du manque d'eau », indique un panneau installé pour toute l'année.
Ce déficit a ravivé le conflit sur le partage de l'eau du fleuve Colorado, source d'eau potable pour 40 millions d'Américains et qui irrigue les champs de toute la région. Né dans les Rocheuses, le fleuve fait l'objet depuis 1922 d'un accord de répartition entre sept États, le « Colorado River Compact » — un partage régulièrement contesté à mesure que la ressource se raréfie, comme dans d'autres bassins du continent américain frappés par la sécheresse.
Denver, restrictions d'eau dès le printemps
La ville de Denver, capitale de l'État, n'avait jamais déclenché de restrictions sur l'usage de l'eau aussi tôt dans l'année. Environ 90 % de l'eau consommée par la métropole provient de la fonte des neiges, et la tendance est claire : elle baisse d'année en année.
La « pire » saison a bien eu lieu
La prédiction d'Aaron Jonke n'a pas tardé à se vérifier. De grands incendies se sont déclarés fin juin au Colorado et dans l'Utah voisin. Début juillet 2026, le suivi de la radio publique du Colorado recensait seize feux actifs dans l'État, pour plus de 219 000 acres brûlés — près de 90 000 hectares. L'incendie d'Aspen Acres, dans les comtés de Pueblo et Custer, a dépassé en une semaine les 90 000 acres, devenant le septième plus grand de l'histoire du Colorado ; celui de Ferris, dans le sud-ouest de l'État, a forcé des évacuations en pleine nuit.
Dans le comté d'Ouray, les habitants savent désormais pourquoi ils avaient préparé leurs sacs.











