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Samsung, SK hynix, TSMC :
la fronde des ingénieurs sur le partage des profits de l'IA

Les employés de Samsung Electronics, SK hynix, TSMC réclament une part du boom de l'IA qui a fait flamber les valorisations boursières des fondeurs asiatiques au-delà de 1 000 milliards de dollars. Samsung vient de céder, par crainte d'une grève historique.

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Une puce découpée dans une plaquette de semi-conducteur à Séoul, le 30 avril 2025 en Corée du Sud
Une puce découpée dans une plaquette de semi-conducteur à Séoul, le 30 avril 2025 en Corée du Sud© AFP/Archives / ANTHONY WALLACE

Le boom de l'IA déverse une manne sur les puces-mémoire

L'explosion des centres de données provoquée par les modèles d'IA générative depuis ChatGPT en 2022 a fait basculer le marché des composants en silicium. Les puces-mémoire à haute bande passante, indispensables pour faire tourner les puces graphiques de Nvidia dans les centres de données, sont en tension structurelle. La conséquence est arithmétique : les revenus des trois grands fondeurs et fabricants asiatiques ont décollé, et leurs valorisations boursières avec.

Au mois de mai 2026, le sud-coréen Samsung Electronics et son rival SK hynix ont franchi chacun la barre des 1 000 milliards de dollars de capitalisation, rattrapant le taïwanais TSMC, fondeur des semi-conducteurs les plus avancés. Samsung Electronics a vu son bénéfice d'exploitation du premier trimestre 2026 bondir d'environ 750 % sur un an ; son cours a été multiplié par six en douze mois. « Une vague sans précédent de demande insatiable » pour les puces-mémoire de pointe en fait « une colonne vertébrale indispensable à la construction de l'infrastructure IA mondiale », analyse William Keating, expert du cabinet Ingenuity, interrogé par l'AFP.

L'accord Samsung : prime jusqu'à 300 000 euros, payée en actions

L'accord syndical entériné mercredi 27 mai prévoit que les employés de la division puces-mémoire de Samsung Electronics seront éligibles, cette année, à une prime pouvant atteindre près de 300 000 euros par salarié — équivalente à 12 % du bénéfice d'exploitation du département, versée pour l'essentiel en actions de l'entreprise. La menace était immédiate : sans accord, les salariés s'apprêtaient à entamer une grève générale de 18 jours.

Une puce du géant sud-coréen des semi-conducteurs SK Hynix, le 4 novembre 2024 à Séoul
Une puce du géant sud-coréen des semi-conducteurs SK Hynix, le 4 novembre 2024 à Séoul AFP/Archives / ANTHONY WALLACE

Pour le chercheur Kap Seol, cité par le magazine américain Jacobin, une telle grève « aurait certainement été le plus important arrêt de travail de l'histoire de l'industrie mondiale des semi-conducteurs », avec un impact direct sur les chaînes d'approvisionnement technologiques. Le calcul de Samsung n'avait donc rien d'altruiste : l'enjeu était de protéger un flux de revenus que la moindre interruption aurait, à l'inverse, fait fondre.

Au-delà du montant, le mécanisme — paiement en actions adossé au bénéfice d'exploitation — verrouille les talents : un ingénieur titulaire d'actions Samsung a un intérêt financier direct à voir le cours grimper, et donc à rester dans l'entreprise.

SK hynix avait ouvert la voie l'an dernier

L'accord Samsung ne sort pas du vide. Son rival sud-coréen SK hynix avait approuvé dès l'an dernier un dispositif similaire : primes massives financées par 10 % du bénéfice d'exploitation. À l'époque, l'opération avait été présentée comme un compromis intéressant pour les ingénieurs ; un an plus tard, c'est devenu le plancher de référence du marché coréen, et Samsung a dû surenchérir pour rester compétitif sur la rétention de ses cadres.

Le sège social de Samsung Electronics à Suwon, le 22 mai 2026 en Corée du Sud
Le sège social de Samsung Electronics à Suwon, le 22 mai 2026 en Corée du Sud AFP / Jung Yeon-je

« Cette main-d'œuvre ultra-qualifiée se sait indispensable, elle contribue aux marges élevées » des firmes, analyse Neil Shah, cofondateur de Counterpoint Research. À la différence de la Silicon Valley californienne, fondée sur les stock-options individuelles, le secteur asiatique des semi-conducteurs est « davantage dominé par les syndicats », précise-t-il, ce qui explique le passage par des accords collectifs plutôt que des deals individuels.

TSMC sous pression à son tour, à Taïwan

À Taïwan, le géant TSMC, dont le patron CC Wei a tenu mercredi une réunion interne sur la question des primes, voit aussi monter le mécontentement. La firme assure que les hausses seront « calmes et amicales » mais consistantes : un porte-parole a indiqué à l'AFP que les primes devraient augmenter « de plus de 30 % » sur un an. La formulation publique reste prudente — « nous sommes très confiants que le pourcentage de croissance annuelle de la participation aux bénéfices de nos employés (...) dépassera celui de l'année précédente » —, mais le signal est passé.

Chez le géant californien des puces pour Nvidia, l'entreprise la plus valorisée au monde à quelque 5.000 milliards de dollars, de nombreux salariés titulaires de stock-options sont devenus subitement millionnaires
Chez le géant californien des puces pour Nvidia, l'entreprise la plus valorisée au monde à quelque 5.000 milliards de dollars, de nombreux salariés titulaires de stock-options sont devenus subitement millionnaires AFP/Archives / Lionel BONAVENTURE

Taïwan et la Corée du Sud abritent ensemble la majorité des talents mondiaux dans la fabrication de puces avancées. Le pouvoir de négociation des ingénieurs y est, selon Neil Shah, « immense » — ce que le passage à l'acte de Samsung vient de confirmer publiquement.

Effet de contagion en Corée du Sud, et le contraste avec Nvidia

Au-delà des puces, le précédent Samsung a déjà commencé à nourrir les revendications syndicales dans d'autres secteurs sud-coréens : industrie, biotechnologies, automobile, construction navale. La logique est partout la même : si les entreprises engrangent des profits records, les salariés à fort pouvoir de négociation s'estiment fondés à en revendiquer une part directe.

Le contraste avec les États-Unis est frappant. Chez Nvidia, valorisé à environ 5 000 milliards de dollars et devenu l'entreprise la plus capitalisée au monde, les salariés titulaires de stock-options sont « devenus subitement millionnaires », rapporte Neil Shah. Mais le modèle est individuel — chaque salarié négocie ses actions, parfois les revend en quittant la firme. « Beaucoup d'entre eux sont partis et devenus investisseurs », ou ont pris une retraite anticipée. À Séoul comme à Taïwan, l'enjeu se joue collectivement, à coups d'accords syndicaux — ce qui change la couleur politique d'un même boom économique.

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Le logo de SK hynix à Séoul, le 22 avril 2026 en Corée du Sud
Le logo de SK hynix à Séoul, le 22 avril 2026 en Corée du SudAFP/Archives / Jung Yeon-je
Une puce du géant sud-coréen des semi-conducteurs SK Hynix, le 4 novembre 2024 à Séoul
Une puce du géant sud-coréen des semi-conducteurs SK Hynix, le 4 novembre 2024 à SéoulAFP/Archives / ANTHONY WALLACE
Le sège social de Samsung Electronics à Suwon, le 22 mai 2026 en Corée du Sud
Le sège social de Samsung Electronics à Suwon, le 22 mai 2026 en Corée du SudAFP / Jung Yeon-je
Chez le géant californien des puces pour Nvidia, l'entreprise la plus valorisée au monde à quelque 5.000 milliards de dollars, de nombreux salariés titulaires de stock-options sont devenus subitement millionnaires
Chez le géant californien des puces pour Nvidia, l'entreprise la plus valorisée au monde à quelque 5.000 milliards de dollars, de nombreux salariés titulaires de stock-options sont devenus subitement millionnairesAFP/Archives / Lionel BONAVENTURE

L'essentiel

  • Samsung Electronics et SK hynix ont chacun dépassé en mai 2026 la barre des 1 000 milliards de dollars de capitalisation, rattrapant TSMC. Samsung a vu son bénéfice d'exploitation T1 bondir de 750 % sur un an.
  • Accord syndical entériné mercredi 27 mai chez Samsung Electronics : prime pouvant atteindre près de 300 000 euros par salarié de la division puces-mémoire, équivalente à 12 % du bénéfice d'exploitation, versée essentiellement en actions.
  • Les employés menaçaient d'une grève générale de 18 jours qui aurait été, selon le chercheur Kap Seol (Jacobin), « le plus important arrêt de travail de l'histoire de l'industrie mondiale des semi-conducteurs ».
  • SK hynix avait ouvert la voie l'an dernier en finançant des primes massives par 10 % du bénéfice d'exploitation. À Taïwan, TSMC annonce des primes en hausse « de plus de 30 % » sur un an pour ses ingénieurs.
  • Le secteur des puces en Asie est dominé par les syndicats, à la différence de la Silicon Valley fondée sur les stock-options. Chez Nvidia (5 000 milliards de dollars de capitalisation), de nombreux salariés sont devenus millionnaires individuellement, puis partis.

Questions fréquentes

Pourquoi les fabricants de puces gagnent-ils autant grâce à l'IA ?
L'explosion des projets de centres de données depuis la percée de ChatGPT en 2022 a fait flamber la demande de composants en silicium, en particulier les puces-mémoire à haute bande passante indispensables pour faire tourner les puces graphiques de Nvidia. La demande dépasse l'offre : les fabricants asiatiques (Samsung Electronics, SK hynix, TSMC) ont vu leurs revenus et leurs cours boursiers décoller.
Qu'a obtenu Samsung Electronics dans l'accord syndical du 27 mai 2026 ?
Les employés de la division puces-mémoire de Samsung Electronics deviennent éligibles à une prime annuelle pouvant atteindre près de 300 000 euros, équivalente à 12 % du bénéfice d'exploitation du département, versée pour l'essentiel en actions de l'entreprise. L'accord met fin à la menace d'une grève générale de 18 jours.
Pourquoi SK hynix avait-il déjà accordé des primes en 2025 ?
SK hynix, principal rival sud-coréen de Samsung Electronics sur les puces-mémoire, avait approuvé en 2025 un dispositif similaire : primes financées par 10 % du bénéfice d'exploitation. L'accord est devenu la référence du marché coréen, ce qui a poussé Samsung à surenchérir pour ne pas perdre ses meilleurs ingénieurs.
Quelle différence avec les salariés tech américains ?
Aux États-Unis (Nvidia, Silicon Valley en général), les salariés sont rémunérés via des stock-options individuelles : la valorisation profite directement à ceux qui détiennent des actions, et beaucoup sont devenus millionnaires ou ont pris une retraite anticipée. En Asie, le secteur des semi-conducteurs est davantage dominé par les syndicats, ce qui passe par des accords collectifs plutôt que des deals individuels.
Quel impact sur le reste de l'économie coréenne ?
L'accord Samsung alimente déjà les revendications syndicales dans d'autres secteurs sud-coréens : industrie, biotechnologies, automobile, construction navale. La logique est la même partout : si l'entreprise engrange des profits records, les salariés à fort pouvoir de négociation s'estiment fondés à en réclamer une part directe.

Claire Moreau

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