Pour éviter une grève, Samsung Electronics a accepté de verser à chacun des salariés de sa division puces-mémoire une prime pouvant approcher 300 000 euros. La concession, entérinée fin mai, n'a rien d'un geste social : sans elle, le sud-coréen affrontait un arrêt de travail de dix-huit jours que le chercheur Kap Seol décrit, dans le magazine américain Jacobin, comme « le plus important arrêt de travail de l'histoire de l'industrie mondiale des semi-conducteurs ». Le bras de fer pose la question que tous les fondeurs d'Asie affrontent désormais : qui empoche les profits du boom de l'intelligence artificielle ?
D'où vient la manne déversée sur les puces-mémoire
Depuis la percée de ChatGPT en 2022, les modèles d'IA générative ont déclenché une explosion des centres de données, et avec elle une demande de composants en silicium que l'offre peine à suivre. Les puces-mémoire à haute bande passante, indispensables pour alimenter les processeurs graphiques de Nvidia, sont en tension structurelle. La conséquence est mécanique : les revenus des grands fabricants asiatiques ont décollé, et leurs valorisations boursières avec eux.
En mai 2026, Samsung Electronics et son rival sud-coréen SK hynix ont franchi chacun la barre des 1 000 milliards de dollars de capitalisation, rejoignant le taïwanais TSMC, fondeur des semi-conducteurs les plus avancés. Le bénéfice d'exploitation de Samsung a bondi d'environ 750 % sur un an au premier trimestre, et son cours a été multiplié par six en douze mois. « Une vague sans précédent de demande insatiable » pour les puces-mémoire de pointe en a fait « une colonne vertébrale indispensable à la construction de l'infrastructure IA mondiale », résume auprès de l'AFP William Keating, du cabinet Ingenuity. La course mondiale à l'intelligence artificielle a propulsé une poignée d'acteurs au sommet des marchés.
L'accord Samsung, une prime versée en actions
L'accord syndical approuvé mercredi 27 mai rend les employés de la division puces-mémoire éligibles, cette année, à une prime pouvant atteindre près de 300 000 euros — soit 12 % du bénéfice d'exploitation du département, réglée pour l'essentiel en actions de l'entreprise. Le paiement en titres n'est pas un détail : un ingénieur actionnaire a un intérêt direct à voir le cours grimper, donc à rester. Au-delà de la facture, Samsung verrouille ses talents.
Le calcul n'a rien d'altruiste. Une grève de dix-huit jours aurait paralysé des chaînes d'approvisionnement technologiques mondiales et fait fondre le flux de revenus que l'entreprise cherche justement à protéger. Kap Seol rappelle que, derrière les rémunérations élevées, le métier s'exerce « au contact de produits chimiques », dans « une concurrence acharnée » et « des horaires à rallonge » — de quoi nourrir des revendications que les profits records rendent soudain audibles.
Un modèle syndical, à rebours de la Silicon Valley
Samsung n'a pas ouvert la voie. SK hynix avait approuvé l'an dernier un dispositif comparable, financé par 10 % de son bénéfice d'exploitation ; présenté à l'époque comme un compromis avantageux, il est devenu le plancher de référence du marché coréen et a contraint Samsung à surenchérir. À Taïwan, TSMC subit à son tour la pression : son patron CC Wei a réuni le personnel pour évoquer la question dans un climat « calme et amical », tandis qu'un porte-parole promet des primes en hausse « de plus de 30 % » sur un an.
« Cette main-d'œuvre ultra-qualifiée se sait indispensable, elle contribue aux marges élevées » des firmes, observe Neil Shah, cofondateur de Counterpoint Research. À la différence de la Silicon Valley, bâtie sur les stock-options individuelles, le secteur asiatique des semi-conducteurs est « davantage dominé par les syndicats », ce qui explique le recours à des accords collectifs plutôt qu'à des négociations au cas par cas. Or Taïwan et la Corée du Sud concentrent la majorité des talents mondiaux de la fabrication de puces avancées : le pouvoir de négociation des ingénieurs y est, selon lui, « immense ». Le précédent Samsung essaime déjà, de l'industrie aux biotechnologies, de l'automobile à la construction navale coréenne.
Au bout de la chaîne, la manne se répartit dans un ordre constant : d'abord les actionnaires, puis les dirigeants, puis les salariés dotés de stock-options, énumère Neil Shah ; les ingénieurs ne viennent qu'ensuite. Chez Nvidia, devenu à quelque 5 000 milliards de dollars l'entreprise la plus valorisée au monde, beaucoup de ces salariés enrichis par leurs actions « sont partis et devenus investisseurs », quand ils n'ont pas pris une retraite anticipée. À Séoul et à Taïwan, les ingénieurs des puces ont choisi l'inverse : rester, et négocier ensemble.















