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Norvège :
pourquoi le pays passe en mode « défense totale » face à la Russie

La Norvège passe en mode « défense totale » face à la Russie : 18 600 abris à moderniser, obligation d'abris rétablie pour les nouveaux bâtiments, Défense civile portée à 12 000 effectifs, ménages invités à tenir sept jours.

7 min
Rune Larsen, sous-officier de la Sécurité civile norvégienne, au téléphone lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Rune Larsen, sous-officier de la Sécurité civile norvégienne, au téléphone lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026© AFP / Jonathan KLEIN

Ce qu'il faut retenir

  • Le Premier ministre Jonas Gahr Støre a alerté ses concitoyens que « la guerre pourrait revenir en Norvège » dans ses vœux de Nouvel An. L'année 2026 a été décrétée année de la « défense totale », concept visant à préparer tous les maillons de la société — armée, administrations, entreprises, citoyens — à une crise majeure ou à une guerre.
  • La Norvège compte 18 600 abris antiaériens, de quoi couvrir un peu moins de 50 % de sa population de 5,6 millions d'habitants. La plupart datent de la Guerre froide et doivent être modernisés.
  • Le royaume scandinave, membre de l'Otan, veut rétablir l'obligation d'abris antiaériens dans les nouveaux grands bâtiments, exigence levée en 1998 dans le contexte du « dividende de la paix » post-URSS. L'objectif n'est pas de bâtir de coûteux complexes, mais d'offrir une protection sommaire contre les drones désormais omniprésents.
  • Un Livre blanc gouvernemental détaille 100 propositions : augmenter la Défense civile de 50 % (de 8 000 à 12 000 hommes et femmes), obliger toutes les communes à se doter d'un conseil local de préparation, porter à 50 % le taux d'autosuffisance alimentaire d'ici 2030.
  • Les ménages sont invités à stocker de quoi tenir sept jours. Selon une étude de la Défense civile norvégienne, 37 % des Norvégiens disent avoir renforcé leur préparation au cours de l'année écoulée, mais seuls 21 % redoutent une guerre sur le territoire national d'ici cinq ans.

L'abri de St. Hanshaugen : 1 100 places sous un parc d'Oslo

Creusé sous un paisible parc d'Oslo, l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands de la capitale, peut accueillir 1 100 personnes derrière de lourdes portes métalliques. L'air est frisquet, la lumière pâle, les toilettes rudimentaires : l'antre n'a rien d'un trois étoiles, mais il est conçu pour protéger contre d'éventuels bombardements et menaces NRBC (nucléaires, radiologiques, biologiques, chimiques).

Un tunnel de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Un tunnel de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026 AFP / Jonathan KLEIN

Le pays compte 18 600 abris de ce type, hérités pour la plupart de la Guerre froide. « Aujourd'hui, on a environ 18 600 abris, de quoi couvrir un peu moins de 50 % de la population », explique à l'AFP Øistein Knudsen, chef de la Défense civile norvégienne. « Beaucoup ont besoin d'être modernisés : ils ont été construits pendant la Guerre froide, ils sont humides, vieux. »

Le dividende de la paix : 1998, la fin des abris obligatoires

L'obligation pour les nouveaux grands bâtiments de se doter d'un abri antiaérien avait été levée en 1998. C'était un « dividende de la paix », généré par l'implosion de l'URSS. Près de trois décennies plus tard, le contexte a basculé : la guerre en Ukraine, lancée par la Russie en février 2022, a remis sur le devant la nécessité d'une défense passive des civils. L'Otan elle-même appelle ses membres à renforcer leur préparation populaire.

Un des accès de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Un des accès de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026 AFP / Jonathan KLEIN

Le gouvernement norvégien veut donc rétablir cette obligation. L'idée n'est pas de bâtir de coûteux complexes souterrains, mais d'offrir une protection sommaire — sous-sols dimensionnés, accès en cas d'alerte — contre les menaces aériennes contemporaines, au premier rang desquelles les drones. Ces engins, omniprésents sur les champs de bataille ukrainiens, sont devenus un risque civil banalisé pour les pays exposés.

Le Livre blanc : 100 propositions pour la « défense totale »

Le concept de « défense totale » repose sur un Livre blanc gouvernemental publié en 2025, qui détaille 100 propositions. Outre la modernisation et l'extension du parc d'abris, le gouvernement vise à :

Un tunnel de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Un tunnel de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026 AFP / Jonathan KLEIN
  • Augmenter de 50 % les effectifs de la Défense civile, qui passeraient de 8 000 à 12 000 hommes et femmes
  • Obliger toutes les communes à se doter d'un « conseil local de préparation »
  • Porter à 50 % le taux d'autosuffisance alimentaire de la Norvège d'ici 2030
  • Inviter les ménages à stocker de quoi tenir sept jours en autonomie (eau, nourriture, médicaments, radio, argent liquide)

« Pendant de nombreuses décennies en Norvège, nous avons eu le luxe de pouvoir consacrer nos ressources à d'autres choses », résume Kristine Kallset, secrétaire d'État au ministère de la Justice et de la Sécurité publique, citée par l'AFP. « Mais depuis que la situation sécuritaire s'est détériorée, nous avons compris qu'il y avait un certain nombre de choses à faire pour nous assurer que notre préparation intègre aussi la guerre dans le pire des scénarios. » Malice du calendrier, les nouveaux locaux gouvernementaux — reconstruits après l'attentat de l'extrémiste Anders Behring Breivik en juillet 2011 — n'ont pas d'abri antiaérien.

L'inspiration ukrainienne

L'Ukraine, en guerre depuis l'invasion russe de février 2022, sert de laboratoire pratique pour les acteurs européens de la défense civile. « Mes collègues ukrainiens mènent une guerre existentielle sur leur propre territoire, et pourtant ils trouvent encore le temps de partager leurs expériences », souligne Øistein Knudsen à l'AFP. « Rien que les écouter raconter ce qu'ils vivent, les attaques contre la population civile, ce que cela signifie d'opérer comme force de défense civile en temps de guerre, ces expériences-là sont inestimables. »

Øistein Knudsen, chef de la Défense civile norvégienne, lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Øistein Knudsen, chef de la Défense civile norvégienne, lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026 AFP / Jonathan KLEIN

Le retour d'expérience porte sur la gestion des alertes, l'évacuation rapide vers les abris, la continuité des services essentiels (eau, électricité, télécommunications) sous bombardement, la prise en charge des blessés civils, et l'organisation des secours dans un environnement de menace persistante. Tous ces points sont en cours d'intégration dans la doctrine norvégienne, qui n'avait plus eu à se penser en théâtre de guerre depuis la Seconde Guerre mondiale.

Les frictions bureaucratiques persistent

Mais la mise en œuvre se heurte à des obstacles classiques de coordination entre administrations. « On est sur la bonne voie dans les préparatifs (...) mais il y a des mécanismes bureaucratiques, juridiques et organisationnels qui viennent souvent entraver le bon fonctionnement du système et empêchent que tout s'emboîte de façon vraiment optimale », analyse à l'AFP Jarle Løwe Sørensen, spécialiste de la gestion de crise à l'université de Southern Norway. Les zones de responsabilité entre police, pompiers, services de santé ou Garde nationale ne coïncident pas toujours sur le terrain.

Rune Larsen, sous-officier de la Sécurité civile norvégienne, lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026
Rune Larsen, sous-officier de la Sécurité civile norvégienne, lors d'une visite de presse de l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands d'Oslo, le 18 mai 2026 AFP / Jonathan KLEIN

Cette friction n'est pas propre à la Norvège : la plupart des pays européens, qui n'avaient pas planifié pour un retour de la guerre conventionnelle sur leur sol, redécouvrent les défis de l'interopérabilité des services publics en situation de crise majeure. Le « tableau actuel des menaces » — climat, rivalité entre grandes puissances, Ukraine, Moyen-Orient, pandémies — est, selon Jarle Løwe Sørensen, « bien plus interdisciplinaire qu'il y a 20 ans ».

Sur le terrain : sensibilisation à géométrie variable

Dans les rues d'Oslo, le degré de sensibilisation des habitants varie largement. Øystein Ringen Vatnedalen, chef d'entreprise de 51 ans, confie à l'AFP avoir constitué un kit d'urgence : « J'ai mis un peu d'argent liquide de côté, j'ai réfléchi à quelques scénarios — où j'irais, de qui je m'occuperais — et j'ai une radio, de l'eau, tout ce que les autorités recommandent. » Käthe Hermstad, consultante en développement durable de 48 ans, n'a pas fait de préparatifs particuliers. « Le plus important, c'est d'avoir un réseau et une communauté autour de soi » pour s'entraider.

Les chiffres confirment cette diversité. Selon l'étude de la Défense civile norvégienne, 37 % des Norvégiens disent avoir renforcé leur préparation au cours de l'année écoulée. Mais seuls 21 % redoutent une guerre sur le territoire national d'ici cinq ans. L'écart entre l'effort de préparation et la perception du risque illustre une transition culturelle en cours : sortir de plusieurs décennies d'« insouciance » sans pour autant céder à la panique.

L'essentiel

  • Le Premier ministre Jonas Gahr Støre a alerté dans ses vœux de Nouvel An que « la guerre pourrait revenir en Norvège » ; l'année 2026 est décrétée année de la « défense totale ».
  • La Norvège compte 18 600 abris antiaériens couvrant ~50 % de ses 5,6 millions d'habitants, à moderniser pour la plupart.
  • Le gouvernement veut rétablir l'obligation d'abris dans les nouveaux grands bâtiments, exigence levée en 1998 (« dividende de la paix » post-URSS).
  • Un Livre blanc détaille 100 propositions : Défense civile portée de 8 000 à 12 000 effectifs, conseils locaux de préparation obligatoires, 50 % d'autosuffisance alimentaire d'ici 2030.
  • Les ménages sont invités à tenir sept jours en autonomie ; 37 % des Norvégiens ont renforcé leurs stocks, 21 % redoutent une guerre nationale d'ici cinq ans.

Questions fréquentes

Pourquoi la Norvège se prépare-t-elle à la guerre ?
La Norvège partage une frontière avec la Russie dans le grand Nord et est membre de l'Otan. Depuis l'invasion russe de l'Ukraine en février 2022, le contexte sécuritaire européen a basculé. Le Premier ministre Jonas Gahr Støre a alerté ses concitoyens dans ses vœux de Nouvel An que « la guerre pourrait revenir en Norvège ». L'année 2026 a été décrétée année de la « défense totale », concept qui vise à préparer tous les maillons de la société — armée, administrations, entreprises, citoyens — à une crise majeure ou à une guerre.
Qu'est-ce que la « défense totale » ?
La « défense totale » est un concept de défense civile et militaire intégrée qui vise à mobiliser tous les segments de la société face à une crise majeure : armée régulière, défense civile, administrations publiques, entreprises stratégiques, autorités locales, citoyens individuels. Pour la Norvège, ce concept se concrétise par un Livre blanc gouvernemental de 100 propositions, qui couvrent les abris, l'autosuffisance alimentaire, la préparation des ménages, la coordination des services d'urgence, ou encore le renforcement de la Défense civile.
Combien d'abris antiaériens compte la Norvège ?
La Norvège compte 18 600 abris antiaériens, selon les chiffres communiqués à l'AFP par Øistein Knudsen, chef de la Défense civile norvégienne. Cette capacité permet de couvrir un peu moins de 50 % de la population (5,6 millions d'habitants). La plupart des abris datent de la Guerre froide et doivent être modernisés. Le plus grand d'Oslo, sous le parc de St. Hanshaugen, peut accueillir 1 100 personnes.
Que doivent stocker les ménages norvégiens ?
Les autorités norvégiennes recommandent aux ménages de pouvoir tenir sept jours en autonomie. Le kit type recommandé comprend de l'eau (3 litres par personne et par jour), de la nourriture non périssable, des médicaments essentiels, une radio à pile, des piles de rechange, une lampe torche, de l'argent liquide, et des documents d'identité accessibles. Selon une étude de la Défense civile, 37 % des Norvégiens disent avoir renforcé leur préparation au cours de l'année écoulée.
Comment la Norvège s'inspire-t-elle de l'expérience ukrainienne ?
Les services norvégiens de défense civile entretiennent des échanges réguliers avec leurs homologues ukrainiens depuis le début de l'invasion russe en 2022. Le retour d'expérience porte sur la gestion des alertes aériennes, l'évacuation rapide vers les abris, la continuité des services essentiels sous bombardement, la prise en charge des blessés civils, et l'organisation des secours en environnement de menace persistante. « Ces expériences-là sont inestimables », a déclaré Øistein Knudsen à l'AFP.

Antoine Lefebvre

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