La guerre est désormais une possibilité, de l'aveu même du Premier ministre. « La guerre pourrait revenir en Norvège », a alerté Jonas Gahr Støre dans ses vœux de Nouvel An. Voisin de la Russie dans le Grand Nord, membre de l'Otan, le royaume scandinave a décrété 2026 année de la « défense totale » : préparer tous les maillons de la société — armée, administrations, entreprises, citoyens — à une crise majeure ou à une guerre, à la lumière du conflit en Ukraine.
Au programme : moderniser les 18 600 abris antiaériens hérités de la Guerre froide, rétablir l'obligation d'abris dans les grands bâtiments neufs, gonfler la Défense civile de 50 %, et inviter chaque ménage à stocker de quoi tenir sept jours.
L'abri de St. Hanshaugen : 1 100 places sous un parc d'Oslo
Creusé sous un paisible parc d'Oslo, l'abri antiaérien de St. Hanshaugen, l'un des plus grands de la capitale, peut accueillir 1 100 personnes derrière ses lourdes portes métalliques. L'air est frisquet, la lumière pâle, les toilettes rudimentaires : l'antre n'a rien d'un trois étoiles, mais il est conçu pour protéger contre d'éventuels bombardements et menaces NRBC (nucléaires, radiologiques, biologiques ou chimiques).

« Aujourd'hui, on a environ 18 600 abris, de quoi couvrir un peu moins de 50 % de la population » du pays, qui compte 5,6 millions d'habitants, explique à l'AFP Øistein Knudsen, chef de la Défense civile norvégienne. « Beaucoup ont besoin d'être modernisés : ils ont été construits pendant la Guerre froide, ils sont humides, vieux. »
Le dividende de la paix : 1998, la fin des abris obligatoires
L'obligation de doter les nouveaux grands bâtiments d'un abri antiaérien avait été levée en 1998 — un « dividende de la paix » généré par l'implosion de l'URSS. Près de trois décennies plus tard, le gouvernement veut la rétablir. L'idée n'est pas de bâtir de coûteux complexes, mais d'offrir une protection sommaire contre les menaces comme les drones, désormais omniprésents sur les champs de bataille.

Le Livre blanc : 100 propositions pour la « défense totale »
La construction d'abris est l'une des 100 propositions formulées en 2025 dans un Livre blanc gouvernemental. Le gouvernement veut aussi :

- Augmenter de 50 % les effectifs de la Défense civile, qui passeraient de 8 000 à 12 000 hommes et femmes
- Obliger toutes les communes à se doter d'un « conseil local de préparation »
- Porter à 50 % le taux d'autosuffisance alimentaire de la Norvège d'ici 2030
- Inviter les ménages à stocker de quoi tenir sept jours en autonomie
« Pendant de nombreuses décennies en Norvège, nous avons eu le luxe de pouvoir consacrer nos ressources à d'autres choses », dit à l'AFP Kristine Kallset, secrétaire d'État au ministère de la Justice et de la Sécurité publique. « Mais depuis que la situation sécuritaire s'est détériorée, nous avons compris qu'il y avait un certain nombre de choses à faire pour nous assurer que notre préparation intègre aussi la guerre dans le pire des scénarios. » Malice du calendrier : les nouveaux locaux du gouvernement, reconstruits après l'attentat de l'extrémiste Anders Behring Breivik en 2011, n'ont pas d'abri antiaérien.
L'inspiration ukrainienne
L'Ukraine sert de référence concrète aux acteurs européens de la défense civile — la France elle-même a réexaminé ses propres dispositifs de mobilisation. « Mes collègues ukrainiens mènent une guerre existentielle sur leur propre territoire, et pourtant ils trouvent encore le temps de partager leurs expériences, souligne Øistein Knudsen. Rien que les écouter raconter ce qu'ils vivent, les attaques contre la population civile, ce que cela signifie d'opérer comme force de défense civile en temps de guerre, ces expériences-là sont inestimables. »

Les frictions bureaucratiques persistent
La mise en œuvre se heurte à des obstacles de coordination. « On est sur la bonne voie dans les préparatifs (...) mais il y a des mécanismes bureaucratiques, juridiques et organisationnels qui viennent souvent entraver le bon fonctionnement du système et empêchent que tout s'emboîte de façon vraiment optimale », analyse à l'AFP Jarle Løwe Sørensen, spécialiste de la gestion de crise à l'université de Southern Norway. Les zones de responsabilité entre police, pompiers, services de santé ou Garde nationale ne coïncident pas toujours. « Le tableau actuel des menaces, qu'il s'agisse de la crise climatique, de la rivalité entre grandes puissances, de la guerre en Ukraine, du Moyen-Orient ou des pandémies, est bien plus interdisciplinaire qu'il y a 20 ans », relève-t-il.

Dans les rues d'Oslo, une sensibilisation à géométrie variable
« Je n'y pense pas au quotidien, mais j'ai mon petit kit d'urgence », confie Øystein Ringen Vatnedalen, chef d'entreprise de 51 ans. « J'ai mis un peu d'argent liquide de côté, j'ai réfléchi à quelques scénarios — où j'irais, de qui je m'occuperais — et j'ai une radio, de l'eau, tout ce que les autorités recommandent. » Käthe Hermstad, consultante en développement durable de 48 ans, n'a pas fait de préparatifs particuliers : « Le plus important, c'est d'avoir un réseau et une communauté autour de soi » pour s'entraider.
Selon une étude de la Défense civile, 37 % des Norvégiens disent avoir renforcé leur préparation au cours de l'année écoulée. Mais seuls 21 % redoutent une guerre sur le territoire national d'ici cinq ans. Sous le parc de St. Hanshaugen, les lourdes portes métalliques, elles, sont déjà prêtes.











