Une encyclique pour « protéger la personne humaine à l'ère de l'IA »
Le Vatican avait gardé le texte secret jusqu'au bout : sa longueur même était inconnue avant sa parution. Adressée à l'ensemble des fidèles, une encyclique fixe une position de référence, appelée à nourrir l'enseignement et les débats de l'Église pour des années. En consacrant son premier grand texte à l'intelligence artificielle, Léon XIV en fait le marqueur de son pontificat : depuis son élection il y a un an, le premier pape américain de l'histoire avait déjà multiplié les avertissements sur les dérives de la technologie.
Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum
La date de signature n'a rien d'un hasard. Léon XIV a paraphé l'encyclique le 15 mai, jour du 135e anniversaire de Rerum Novarum, le texte par lequel Léon XIII avait, en 1891, posé les fondements de la doctrine sociale de l'Église face à la révolution industrielle. Le rapprochement est revendiqué : là où son prédécesseur affrontait l'exploitation des ouvriers et la concentration de la richesse industrielle, le pape actuel s'attaque au remplacement du jugement humain par la machine et à la concentration de la puissance de l'IA entre quelques entreprises et États.
« La révolution industrielle a bouleversé le marché du travail, la vie des gens, les rapports de force. À l'époque, il fallait former les individus à l'utilisation des outils ; il en va de même aujourd'hui », résume Marijana Grbesa, professeure à l'université de Zagreb, intervenue lors d'une conférence sur l'IA au Vatican. Mais, ajoute-t-elle, « aujourd'hui, l'éducation ne suffit pas » : le texte se veut « un signal d'alarme pour l'ensemble de la civilisation ».
Dignité, transparence, armes autonomes : ce que défend le texte
Le pape plaide pour une « alphabétisation numérique » permettant de « comprendre comment les algorithmes modèlent notre perception de la réalité », et réclame davantage de transparence dans les systèmes qui font tourner les agents conversationnels. En décembre, il avait qualifié de « spirale destructrice » la délégation aux machines des « décisions concernant la vie et la mort des personnes humaines » — visant l'usage militaire de l'IA. Il a aussi dénoncé les « ravages environnementaux » de la course aux terres rares, indispensables à l'électronique.
Une question plus vertigineuse affleure : faut-il reconnaître aux robots un statut d'« êtres numériques » dotés de droits ? « De plus en plus de penseurs, chrétiens et d'autres confessions, expriment leur inquiétude », observe Will Jones, du Future of Life Institute, « car les entreprises d'IA rendent de plus en plus difficile la distinction entre l'artificiel et l'humain ».
Un cofondateur d'Anthropic au Vatican : le symbole
La présence de Christopher Olah, qui dirige la recherche sur l'interprétabilité des modèles chez Anthropic, n'a rien d'anodin. L'entreprise — éditrice de l'assistant Claude — est en plein bras de fer avec l'administration Trump. Après avoir refusé au Pentagone un accès illimité à sa technologie, en posant deux lignes rouges (pas d'armes létales autonomes, pas de surveillance de masse), elle a été désignée « risque pour la chaîne d'approvisionnement » — une mesure d'ordinaire réservée aux entreprises liées à des puissances étrangères. Anthropic a porté l'affaire en justice ; une juge fédérale de Californie a, dans un premier temps, bloqué la sanction. Voir l'un de ses dirigeants présenter une encyclique aux côtés du pape dit l'entrée de l'Église dans un débat jusqu'ici dominé par les laboratoires et les États.
Dans la lignée de Laudato Si' et de l'Appel de Rome
« Magnifica humanitas » couronne plusieurs années de réflexion. Dès 2020, le Saint-Siège avait lancé, avec des entreprises du numérique et des universités, l'« Appel de Rome pour une éthique de l'IA », qui plaidait pour des technologies respectueuses de la dignité humaine ; le pape François avait lui-même multiplié les avertissements. Les experts comparent la portée du nouveau texte à celle de Laudato Si', l'encyclique écologique de François qui avait, dès 2015, déclenché une vague de réactions politiques et associatives.
L'enjeu est de taille. Selon l'ONU, l'intelligence artificielle pourrait représenter jusqu'à 4 800 milliards de dollars d'ici 2033 — vingt-cinq fois plus qu'aujourd'hui —, ses bénéfices se concentrant entre les mains de quelques acteurs. En 2025, l'organisation alertait sur un « vide dangereux » en matière de régulation. C'est dans ce vide que le pape avance sa parole.














