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Magnifica humanitas :
l'encyclique de Léon XIV face à l'intelligence artificielle

Le 25 mai, le Vatican publie « Magnifica humanitas », première encyclique de Léon XIV, consacrée à la dignité humaine à l'ère de l'intelligence artificielle. Le pape l'a présentée en personne — une première — aux côtés du cofondateur d'Anthropic Christopher Olah, 135 ans après Rerum Novarum.

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Le pape Léon XIV célèbre une messe le jour de la Pentecôte à la basilique Saint-Pierre au Vatican, le 24 mai 2026
Le pape Léon XIV célèbre une messe le jour de la Pentecôte à la basilique Saint-Pierre au Vatican, le 24 mai 2026© AFP / Andreas SOLARO

Une encyclique pour « protéger la personne humaine à l'ère de l'IA »

Le Vatican avait gardé le texte secret jusqu'au bout : sa longueur même était inconnue avant sa parution. Adressée à l'ensemble des fidèles, une encyclique fixe une position de référence, appelée à nourrir l'enseignement et les débats de l'Église pour des années. En consacrant son premier grand texte à l'intelligence artificielle, Léon XIV en fait le marqueur de son pontificat : depuis son élection il y a un an, le premier pape américain de l'histoire avait déjà multiplié les avertissements sur les dérives de la technologie.

Cent trente-cinq ans après Rerum Novarum

La date de signature n'a rien d'un hasard. Léon XIV a paraphé l'encyclique le 15 mai, jour du 135e anniversaire de Rerum Novarum, le texte par lequel Léon XIII avait, en 1891, posé les fondements de la doctrine sociale de l'Église face à la révolution industrielle. Le rapprochement est revendiqué : là où son prédécesseur affrontait l'exploitation des ouvriers et la concentration de la richesse industrielle, le pape actuel s'attaque au remplacement du jugement humain par la machine et à la concentration de la puissance de l'IA entre quelques entreprises et États.

« La révolution industrielle a bouleversé le marché du travail, la vie des gens, les rapports de force. À l'époque, il fallait former les individus à l'utilisation des outils ; il en va de même aujourd'hui », résume Marijana Grbesa, professeure à l'université de Zagreb, intervenue lors d'une conférence sur l'IA au Vatican. Mais, ajoute-t-elle, « aujourd'hui, l'éducation ne suffit pas » : le texte se veut « un signal d'alarme pour l'ensemble de la civilisation ».

Dignité, transparence, armes autonomes : ce que défend le texte

Le pape plaide pour une « alphabétisation numérique » permettant de « comprendre comment les algorithmes modèlent notre perception de la réalité », et réclame davantage de transparence dans les systèmes qui font tourner les agents conversationnels. En décembre, il avait qualifié de « spirale destructrice » la délégation aux machines des « décisions concernant la vie et la mort des personnes humaines » — visant l'usage militaire de l'IA. Il a aussi dénoncé les « ravages environnementaux » de la course aux terres rares, indispensables à l'électronique.

Une question plus vertigineuse affleure : faut-il reconnaître aux robots un statut d'« êtres numériques » dotés de droits ? « De plus en plus de penseurs, chrétiens et d'autres confessions, expriment leur inquiétude », observe Will Jones, du Future of Life Institute, « car les entreprises d'IA rendent de plus en plus difficile la distinction entre l'artificiel et l'humain ».

Un cofondateur d'Anthropic au Vatican : le symbole

La présence de Christopher Olah, qui dirige la recherche sur l'interprétabilité des modèles chez Anthropic, n'a rien d'anodin. L'entreprise — éditrice de l'assistant Claude — est en plein bras de fer avec l'administration Trump. Après avoir refusé au Pentagone un accès illimité à sa technologie, en posant deux lignes rouges (pas d'armes létales autonomes, pas de surveillance de masse), elle a été désignée « risque pour la chaîne d'approvisionnement » — une mesure d'ordinaire réservée aux entreprises liées à des puissances étrangères. Anthropic a porté l'affaire en justice ; une juge fédérale de Californie a, dans un premier temps, bloqué la sanction. Voir l'un de ses dirigeants présenter une encyclique aux côtés du pape dit l'entrée de l'Église dans un débat jusqu'ici dominé par les laboratoires et les États.

Dans la lignée de Laudato Si' et de l'Appel de Rome

« Magnifica humanitas » couronne plusieurs années de réflexion. Dès 2020, le Saint-Siège avait lancé, avec des entreprises du numérique et des universités, l'« Appel de Rome pour une éthique de l'IA », qui plaidait pour des technologies respectueuses de la dignité humaine ; le pape François avait lui-même multiplié les avertissements. Les experts comparent la portée du nouveau texte à celle de Laudato Si', l'encyclique écologique de François qui avait, dès 2015, déclenché une vague de réactions politiques et associatives.

L'enjeu est de taille. Selon l'ONU, l'intelligence artificielle pourrait représenter jusqu'à 4 800 milliards de dollars d'ici 2033 — vingt-cinq fois plus qu'aujourd'hui —, ses bénéfices se concentrant entre les mains de quelques acteurs. En 2025, l'organisation alertait sur un « vide dangereux » en matière de régulation. C'est dans ce vide que le pape avance sa parole.

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Selon les Nations unies, l'IA pourrait peser jusqu'à 4.800 milliards de dollars d'ici 2033, soit une multiplication par 25 en une décennie, tout en concentrant ses bénéfices entre les mains d'un nombre limité d'acteurs
Selon les Nations unies, l'IA pourrait peser jusqu'à 4.800 milliards de dollars d'ici 2033, soit une multiplication par 25 en une décennie, tout en concentrant ses bénéfices entre les mains d'un nombre limité d'acteursAFP / Kirill KUDRYAVTSEV
Les fidèles se rassemblent tandis que le pape Léon XIV se tient à la fenêtre du palais apostolique surplombant la place Saint-Pierre, lors de la prière du Regina Caeli au Vatican, le 24 mai 2026
Les fidèles se rassemblent tandis que le pape Léon XIV se tient à la fenêtre du palais apostolique surplombant la place Saint-Pierre, lors de la prière du Regina Caeli au Vatican, le 24 mai 2026AFP / Andreas SOLARO
La présence du co-fondateur d'Anthropic est également significative, la multinationale étant engagée dans un bras de fer avec l'administration Trump qui lui a imposé des sanctions après que l'ntreprise eut refusé un accès militaire sans restriction
La présence du co-fondateur d'Anthropic est également significative, la multinationale étant engagée dans un bras de fer avec l'administration Trump qui lui a imposé des sanctions après que l'ntreprise eut refusé un accès militaire sans restrictionAFP / SEBASTIEN BOZON

L'essentiel

  • Le Vatican publie « Magnifica humanitas », première encyclique de Léon XIV, consacrée à la dignité humaine à l'ère de l'intelligence artificielle.
  • Le pape l'a présentée en personne — une première — aux côtés du cofondateur d'Anthropic Christopher Olah, de cardinaux et de théologiens.
  • Signé le 15 mai, jour du 135e anniversaire de Rerum Novarum (1891), le texte se place dans la filiation de la doctrine sociale de Léon XIII.
  • Léon XIV plaide pour une « alphabétisation numérique », plus de transparence des algorithmes, et dénonce l'IA militaire comme une « spirale destructrice ».
  • Les experts comparent sa portée à Laudato Si' ; selon l'ONU, l'IA pourrait peser 4 800 milliards de dollars d'ici 2033.

Questions fréquentes

Qu'est-ce que l'encyclique « Magnifica humanitas » ?
« Magnifica humanitas » (« Humanité magnifique » en latin) est la première encyclique du pape Léon XIV, publiée le 25 mai 2026 et consacrée à la protection de la dignité humaine à l'ère de l'intelligence artificielle. Une encyclique est un texte d'enseignement adressé à l'ensemble des fidèles, qui fixe une position de référence appelée à nourrir les débats de l'Église sur le long terme.
Pourquoi le pape a-t-il signé l'encyclique le 15 mai ?
Parce que le 15 mai 2026 marquait le 135e anniversaire de Rerum Novarum, l'encyclique par laquelle Léon XIII avait posé, en 1891, les fondements de la doctrine sociale de l'Église face à la révolution industrielle. En choisissant cette date, Léon XIV revendique un parallèle entre les bouleversements de l'industrialisation et ceux de l'intelligence artificielle.
Pourquoi un cofondateur d'Anthropic était-il présent au Vatican ?
Christopher Olah, cofondateur d'Anthropic (éditeur de l'assistant Claude), où il dirige la recherche sur l'interprétabilité des modèles, a participé à la présentation de l'encyclique. Sa présence est symbolique : elle illustre l'entrée de l'Église dans le débat sur l'IA. Anthropic est par ailleurs en conflit avec l'administration Trump, qui l'a sanctionnée après son refus d'accorder un accès militaire illimité à sa technologie ; l'entreprise a saisi la justice.
Que demande le pape Léon XIV au sujet de l'intelligence artificielle ?
Il plaide pour une « alphabétisation numérique » permettant de comprendre comment les algorithmes façonnent notre perception du réel, et pour davantage de transparence des systèmes. Il réclame un encadrement de l'IA militaire, qualifiant de « spirale destructrice » la délégation aux machines des décisions de vie ou de mort, et dénonce les dégâts environnementaux de la course aux terres rares.
Quel rapport avec l'encyclique Laudato Si' ?
Les experts comparent la portée potentielle de « Magnifica humanitas » à celle de Laudato Si', l'encyclique écologique du pape François qui avait, dès 2015, suscité une vague de réactions. Le nouveau texte couronne plusieurs années de réflexion de l'Église sur l'IA, dont l'« Appel de Rome pour une éthique de l'IA » lancé en 2020.

Antoine Lefebvre

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