Le 8 mars 2026, l'Assemblée des experts iranienne a désigné Mojtaba Khamenei comme troisième Guide suprême de la République islamique d'Iran. À 56 ans, ce clerc de rang intermédiaire, longtemps resté dans l'ombre de son père, hérite d'un pays en guerre et d'un pouvoir dont la légitimité religieuse est contestée jusque dans les séminaires de Qom. Le 12 mars, sa première déclaration publique — lue par un présentateur de la télévision d'État, sans apparition physique — a confirmé le maintien du blocage du détroit d'Ormuz et un appel à la « vengeance ».
Un fils de l'ayatollah, forgé par la guerre et les séminaires
Mojtaba Khamenei est né le 8 septembre 1969 à Machhad, ville sainte du chiisme duodécimain, dans le nord-est de l'Iran. Deuxième des six enfants d'Ali Khamenei — après son frère aîné Mostafa, et devant Masoud, Meysam, Boshra et Hoda —, il grandit dans une famille cléricale politiquement engagée.
À 18 ans, en 1987, il rejoint les Gardiens de la révolution islamique (CGRI) et sert sur le front de la guerre Iran-Irak. Cette expérience forge, selon plusieurs analystes, le lien organique qu'il entretiendra toute sa vie avec l'appareil sécuritaire iranien.
Après la guerre, il étudie la théologie au séminaire de Qom sous la direction de son père et de l'ayatollah Mahmoud Hashemi Shahroudi. Il y enseigne par la suite des cours de jurisprudence islamique. Son rang clérical — hojatoleslam, un échelon intermédiaire, en dessous de celui d'ayatollah — restera un sujet de controverse. Des rapports de l'agence de presse du séminaire de Qom lui attribuent le titre d'ayatollah depuis 2022, mais cette promotion n'est pas unanimement reconnue.
Le chef de cabinet officieux : trente ans dans l'ombre du pouvoir
Mojtaba Khamenei n'a jamais occupé de fonction publique officielle. Son rôle, unique parmi les six enfants de l'ayatollah, était celui de chef de cabinet informel au sein du Bureau du Guide suprême. À ce poste, il contrôlait l'accès à son père et servait d'intermédiaire entre le Guide, les services de renseignement et le CGRI.
Des câbles diplomatiques américains publiés par WikiLeaks à la fin des années 2000 le décrivent comme « le pouvoir derrière les robes » (the power behind the robes) et son « principal gardien d'accès » (principal gatekeeper). Un câble de 2008 note qu'il est « largement considéré au sein du régime comme un dirigeant capable et déterminé, qui pourrait un jour accéder à une part du leadership national ». Un autre câble allègue qu'il aurait mis sur écoute le téléphone de son propre père.
En 2019, le département du Trésor américain l'a placé sur sa liste de sanctions, estimant qu'il « représentait le Guide suprême à titre officiel sans avoir jamais été élu ni nommé à un poste gouvernemental », et qu'il travaillait étroitement avec le commandant de la Force Qods du CGRI et le Bassidj pour « faire avancer les ambitions régionales déstabilisatrices et les objectifs intérieurs oppressifs de son père ».
2009 : un rôle clé dans l'écrasement du Mouvement vert
Lors des manifestations massives qui ont suivi la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009, Mojtaba Khamenei a été identifié par des sources internes au régime comme l'un des coordinateurs de la répression. Selon des témoignages attribués à la faction réformatrice, les réunions de sécurité nationale ont été transférées au Bureau du Guide pour être personnellement supervisées par Mojtaba.
Les manifestants de 2009 l'avaient directement visé en scandant : « Mojtaba, puisses-tu mourir avant de voir le pouvoir. » Quinze ans plus tard, cette prédiction ne s'est pas réalisée.
28 février 2026 : l'assassinat d'Ali Khamenei
Le 28 février 2026, dans le cadre d'une opération conjointe américano-israélienne menée sur la base de renseignements de la CIA, une frappe aérienne a touché la résidence du Guide suprême à Téhéran. Ali Khamenei, 86 ans, a été tué, de même que la mère et l'épouse de Mojtaba Khamenei. La mort du Guide a été confirmée par le gouvernement iranien le 1er mars.
Conformément à l'article 111 de la Constitution iranienne, un Conseil intérimaire de direction — composé d'Alireza Arafi (Conseil des gardiens), du président de la justice Gholam-Hossein Mohseni-Ejeï, du président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf et du président Massoud Pezeshkian — a assuré la transition.
Les réactions internes à l'annonce de la mort de l'ayatollah ont été contrastées : si des rassemblements de deuil se sont formés dans plusieurs villes, des vidéos de célébrations ont aussi circulé depuis Ispahan, Chiraz, Kermanshah, Sanandaj et d'autres localités.
8 mars : une élection orchestrée par les Gardiens de la révolution
L'Assemblée des experts a désigné Mojtaba Khamenei Guide suprême le 8 mars 2026 avec environ 90 % des suffrages. Plusieurs sources, dont Iran International, indiquent que le CGRI a exercé une pression directe sur les membres de l'Assemblée pour imposer cette désignation. La réunion s'est tenue en ligne, le 3 mars, dans un contexte de bombardements en cours.
Ce processus contredit les déclarations d'Ali Khamenei lui-même, qui avait déclaré en 2024, lors d'une réunion de l'Assemblée des experts, que son fils devait être exclu de la succession. « Sans le soutien du CGRI, Mojtaba Khamenei n'aurait pas pu accéder au pouvoir », a résumé un chercheur du Middle East Institute, cité par CNBC. Le CGRI a pour sa part déclaré être « prêt à une obéissance totale et au sacrifice » envers le nouveau Guide.
Le paradoxe dynastique : une république islamique devenue héréditaire
La désignation de Mojtaba Khamenei constitue la première succession père-fils de l'histoire de la République islamique, un régime fondé en 1979 sur le rejet explicite de la monarchie héréditaire des Pahlavi. Le fondateur Rouhollah Khomeini avait lui-même rejeté le principe de succession dynastique.
Ce paradoxe est amplifié par la question des qualifications religieuses. La Constitution exige théoriquement que le Guide suprême détienne le rang de marja (source d'imitation), le plus haut degré de l'autorité cléricale chiite. Mojtaba Khamenei ne remplit pas ce critère — pas plus que son père ne le remplissait en 1989, ce qui avait nécessité une révision constitutionnelle. L'Assemblée des experts a de nouveau privilégié « l'opportunité politique » sur la « qualification religieuse », selon l'analyse d'Iran International.
Plusieurs observateurs soulignent que cette succession dynastique risque d'aliéner les conservateurs traditionalistes, pour qui le système devrait rester une méritocratie du clergé, et d'affaiblir durablement l'autorité indépendante de l'établissement religieux.
12 mars : première déclaration, entre menaces et invisibilité
Le 12 mars 2026, la télévision d'État iranienne a diffusé ce qu'elle a présenté comme la première allocution du nouveau Guide suprême. Le texte a été lu par un présentateur, accompagné d'une photographie fixe de Mojtaba Khamenei. Ce dernier n'est pas apparu physiquement. Selon franceinfo, il serait blessé aux jambes à la suite de la frappe du 28 février, mais conscient et placé sous haute sécurité.
Le message comportait plusieurs axes. Sur le détroit d'Ormuz : « Le levier du blocage du détroit d'Ormuz doit continuer à être utilisé. » Sur la vengeance : « Nous n'ignorerons pas la vengeance pour le sang de vos martyrs. Chaque membre de la nation qui est martyrisé par l'ennemi devient un cas indépendant de vengeance. » Sur l'escalade : « Des études ont été menées concernant l'ouverture d'autres fronts où l'ennemi a peu d'expérience et est très vulnérable. » Il a également exigé la fermeture immédiate de toutes les bases américaines dans la région, sous peine d'attaques.
Le détroit d'Ormuz : l'arme stratégique du nouveau Guide
Le blocage du détroit d'Ormuz, initié le 28 février 2026, représente le principal levier de pression iranien. Ce passage maritime, par lequel transite environ 20 % de l'approvisionnement pétrolier mondial, est quasi totalement interrompu : le trafic de pétroliers a chuté d'environ 70 % dans les premiers jours, avant de tomber à un niveau proche de zéro, selon les données de suivi maritime.
L'Agence internationale de l'énergie (AIE) et les principaux pays consommateurs ont libéré 400 millions de barils de réserves stratégiques pour stabiliser les marchés. Le baril de Brent a malgré tout progressé d'environ 20 % depuis le début du conflit, dépassant les 120 dollars, selon Bloomberg. L'offre mondiale pourrait diminuer de 8 millions de barils par jour en mars, selon les estimations de l'AIE.
La décision de Mojtaba Khamenei de maintenir ce blocage confirme, aux yeux des analystes, une stratégie de confrontation maximale plutôt que de négociation, même si un diplomate iranien a déclaré à Euronews, le même jour, que Téhéran « ne souhaite pas bloquer Ormuz » de manière permanente.
Réactions internationales : soutiens, condamnations et incertitudes
Les réactions à la désignation de Mojtaba Khamenei reflètent les lignes de fracture géopolitiques existantes. Le président russe Vladimir Poutine a promis un « soutien indéfectible » à l'Iran, affirmant que « la Russie a été et restera un partenaire fiable ». Le premier ministre irakien Mohammed Chia al-Soudani a également félicité le nouveau Guide. Le sultan d'Oman, Haitham ben Tariq, a adressé un message de congratulation.
Du côté occidental, les réactions ont été nettement différentes. Le président américain Donald Trump a qualifié Mojtaba Khamenei de « lightweight » (poids léger) sur NBC News, déclarant : « Je pense qu'ils ont commis une grave erreur. Je ne sais pas si cela va durer. » Israël l'a qualifié de « tyran » dont « les mains sont déjà tachées du sang qui a marqué le règne de son père ».
Ce que change — et ce que ne change pas — le nouveau Guide
La désignation de Mojtaba Khamenei signale une continuité idéologique avec le régime de son père. Sa première déclaration n'ouvre aucune porte à une désescalade, que ce soit sur le détroit d'Ormuz, le programme nucléaire ou les relations avec Washington.
Mais la nature même de son pouvoir diffère de celui d'Ali Khamenei. Là où son père avait su établir, en 36 ans, un équilibre entre les différentes factions du régime — cléricale, militaire, technocratique —, Mojtaba doit sa position au seul CGRI. « Mojtaba doit sa position aux Gardiens de la révolution et, en tant que tel, il ne sera pas aussi suprême que l'était son père », a analysé un chercheur du Middle East Institute, cité par CNBC. Cette dépendance pourrait transformer la nature même du régime, en renforçant le caractère militaire au détriment de la composante cléricale.
Pour l'Europe, déjà confrontée à une crise énergétique liée au blocage d'Ormuz, la désignation du nouveau Guide ne laisse pas entrevoir de perspective de négociation à court terme. « C'est la certitude que le conflit va durer », a résumé un analyste interrogé par Public Sénat.
Un régime fragilisé de l'intérieur
Parallèlement au conflit extérieur, le régime fait face à des tensions internes. La presse spécialisée rapporte des désertions, des pénuries et des frictions entre l'armée régulière et le CGRI. La succession dynastique elle-même constitue un point de fragilité : en établissant une dynastie de fait, le régime risque d'aliéner les conservateurs traditionalistes qui considèrent le système comme une méritocratie cléricale, et non comme une monarchie déguisée.
L'absence d'apparition publique de Mojtaba Khamenei depuis le 28 février, ses blessures non démenties, et la diffusion d'un message lu par un tiers alimentent également les spéculations sur sa capacité réelle à exercer le pouvoir. Le régime iranien tenterait, selon le Jerusalem Post, de transformer ses blessures en récit héroïque.










