Le 11 mars 2026, Bloomberg a révélé qu'Israël envisage d'installer des capacités militaires au Somaliland, région séparatiste de la Somalie autoproclamée indépendante depuis 1991. Des responsables sécuritaires israéliens ont visité la côte du Somaliland en juin 2025 pour évaluer des sites potentiels, selon un général israélien cité par l'agence. L'objectif : renforcer la surveillance et la capacité de frappe contre les Houthis yeménites en mer Rouge.
Berbera : un site stratégique face au Yémen
Les sites évalués se trouvent le long de la côte du Somaliland, notamment sur des terrains élevés à l'ouest du port de Berbera, selon Bloomberg. Ce port en eau profonde, situé sur le golfe d'Aden, se trouve à environ 260 kilomètres de la côte yéménite — face au détroit de Bab el-Mandeb, point d'accès à la mer Rouge et au canal de Suez.
Berbera dispose d'une piste d'atterrissage de 4 260 mètres, l'une des plus longues d'Afrique, rénovée par les Émirats arabes unis qui y exploitent une base militaire depuis 2017. Le site a servi de base soviétique dans les années 1960-1970, puis américaine.
Selon les sources de Bloomberg, Tsahal ne rechercherait pas une base permanente à proprement parler, mais plutôt des droits d'accès en cas de besoin et des installations de renseignement pour surveiller les Houthis.
Le Somaliland : un allié isolé, reconnu par Israël seul
Le Somaliland s'est déclaré indépendant de la Somalie le 18 mai 1991. Sa capitale est Hargeisa et sa population est estimée à environ 5,7 millions d'habitants. Ancien protectorat britannique, il a brièvement existé comme État indépendant en juin 1960, avant de fusionner avec la Somalie italienne le 1er juillet 1960.
Le 26 décembre 2025, Israël est devenu le premier — et à ce jour le seul — État membre des Nations unies à reconnaître officiellement le Somaliland. L'accord prévoit des relations diplomatiques complètes, la nomination d'ambassadeurs et l'ouverture d'ambassades. Le Premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a présenté cette décision comme s'inscrivant « dans l'esprit des accords d'Abraham ».
Le 1er janvier 2026, le Somaliland a démenti avoir accepté d'héberger des bases israéliennes ou de réinstaller des Palestiniens. En mars, le ministre de la présidence Khadar Hussein Abdi a confirmé l'avancement de discussions pour un « partenariat stratégique de sécurité », tout en indiquant que la question d'une base « n'a pas encore été discutée » mais « sera analysée à un moment donné ».
Les réactions : condamnations et menaces
La Somalie a réagi avec fermeté. Le président Hassan Sheikh Mohamud a déclaré que la Somalie « ne permettra jamais » l'établissement d'une base israélienne et « confrontera » toute tentative. Le ministre d'État aux affaires étrangères Ali Omar a ajouté que « la Somalie ne veut pas voir son territoire entraîné dans des confrontations externes ». La Somalie a par ailleurs signé un pacte de défense avec l'Arabie saoudite en février 2026.
L'Égypte et la Turquie ont qualifié la reconnaissance israélienne du Somaliland de « précédent dangereux » en violation de la Charte des Nations unies. Djibouti a également condamné l'initiative, craignant de voir sa centralité stratégique comme hub militaire sur le Bab el-Mandeb diminuée.
Côté houthi, le chef du mouvement Abdulmalik al-Houthi a menacé de « cibler militairement » toute présence israélienne au Somaliland, la qualifiant d'« agression contre la Somalie et le Yémen ».
L'Éthiopie a adopté une position plus prudente. Un ministre d'État a qualifié la reconnaissance de « mouvement diplomatique notable qui pourrait façonner la trajectoire de la Corne de l'Afrique ».
Le contexte : la guerre Houthis en mer Rouge
Depuis novembre 2023, les Houthis ont lancé plus de 190 attaques contre des navires commerciaux en mer Rouge, en réponse au conflit à Gaza puis à la guerre en Iran. Le trafic conteneurisé en mer Rouge a chuté de 90 % entre décembre 2023 et février 2024. Les transits par le canal de Suez sont passés de 2 068 par mois en novembre 2023 à 877 en octobre 2024.
Le coût économique est considérable. Vingt-neuf compagnies maritimes dans 65 pays ont dû rerouter leurs navires via le Cap de Bonne-Espérance, ajoutant 11 000 milles nautiques, dix jours de trajet et environ un million de dollars de carburant par voyage. La valeur des marchandises perturbées est estimée à environ 1 000 milliards de dollars entre octobre 2023 et mai 2024, selon le cabinet Russell Group. Le port israélien d'Eilat a fait faillite en juillet 2024 après une chute de 85 % de son activité.
Djibouti : le précédent des bases étrangères
L'initiative israélienne s'inscrit dans un paysage militarisé de la Corne de l'Afrique. Le petit État de Djibouti, situé de l'autre côté du golfe d'Aden, accueille déjà huit à onze bases militaires étrangères. La France y maintient environ 1 500 militaires. Les États-Unis exploitent Camp Lemonnier, leur plus grande base permanente en Afrique, avec environ 4 000 personnels et un loyer annuel de 63 à 70 millions de dollars. La Chine, le Japon et l'Italie y disposent également de bases.
Les accords de base rapportent à Djibouti environ 300 millions de dollars par an, soit près de 10 % de son PIB. Le Somaliland pourrait chercher un avantage économique similaire, dans un contexte où sa reconnaissance internationale reste bloquée par l'Union africaine, l'IGAD et la Ligue arabe.
Les enjeux pour la région
Le détroit de Bab el-Mandeb, qui sépare le Somaliland et Djibouti du Yémen, voit transiter plus de 20 000 navires par an, représentant 12 à 15 % du commerce maritime mondial et environ 30 % du trafic conteneurisé mondial. Toute présence militaire israélienne à proximité modifierait les équilibres sécuritaires dans une zone déjà saturée de forces étrangères.
La réaction de l'Arabie saoudite, principal acteur du Golfe et signataire du pacte de défense avec la Somalie, sera déterminante. Riyad oscille entre son rapprochement avec Israël dans le cadre des accords d'Abraham et son soutien à l'intégrité territoriale de la Somalie.











