Trois Français sur quatre ont renoncé à au moins un acte médical au cours des cinq dernières années, révèle le baromètre FHF-Ipsos publié le 17 mars 2026. Ce chiffre, en hausse de dix points en deux ans, traduit une dégradation qui ne se limite plus aux campagnes : 87 % du territoire national est classé en zone de fragilité médicale, selon le ministre de la Santé Yannick Neuder. L’enjeu dépasse la question de l’accès au médecin traitant — il touche directement aux résultats de santé de la population.
6,7 millions de Français sans médecin traitant
Fin 2022, 6,7 millions de Français n’avaient pas de médecin traitant déclaré auprès de l’Assurance maladie, selon la DREES. Parmi eux, 714 000 patients en affection de longue durée (ALD), les plus vulnérables. Le gouvernement utilise le chiffre de 6 millions dans sa communication, mais aucune mise à jour officielle n’a été publiée pour la population générale.
Le premier facteur : 65 % des généralistes déclarent refuser de nouveaux patients comme médecin traitant, contre 53 % en 2019. Les effectifs ont pourtant amorcé une légère remontée en 2025 — 100 019 praticiens en activité, soit +1 % en un an — après des années de baisse. Mais cette hausse masque des disparités extrêmes : l’Eure-et-Loir compte 71 généralistes pour 100 000 habitants, les Hautes-Alpes 242, soit un rapport de 1 à 4.
« Même Paris est devenue un désert médical en médecins traitants », constate le Dr Luc Duquesnel, président des Généralistes-CSMF. La Seine-Saint-Denis affiche environ 60 généralistes pour 100 000 habitants, l’une des densités les plus basses du pays. Les 151 zones prioritaires identifiées par le gouvernement en juin 2025 suivent la diagonale du vide, de la Haute-Marne aux Landes, et couvrent 2,5 millions d’habitants.
Douze jours pour un généraliste, quatre mois pour un dermatologue
Le baromètre FHF de mars 2026 documente une explosion des délais. Le temps moyen pour obtenir un rendez-vous chez un généraliste a triplé en sept ans : 12 jours en 2026 contre 4 jours en 2019. Pour un dermatologue, le délai dépasse quatre mois et demi, le double de 2019. Un cardiologue : plus de trois mois, contre six semaines en 2019.
Le renoncement aux soins en est la conséquence directe. Les délais d’attente constituent le premier motif (53 %), devant les contraintes financières (40 %) et la distance (38 %). Chez les moins de 35 ans, 85 % ont déjà renoncé à un soin.
Ce renoncement pousse vers les urgences hospitalières. La France enregistre 21 millions de passages aux urgences par an. Près de la moitié (49 %) concernent des soins non urgents, souvent faute de médecin disponible. En 2023, la moitié des patients passaient plus de trois heures aux urgences, contre deux heures quinze en 2013 — soit 45 minutes de plus en dix ans. Parmi les patients de plus de 75 ans, seuls 33 % sont traités en moins de quatre heures.
Quand l’absence de médecin tue : l’impact sanitaire mesuré
Une étude publiée dans la revue Cancer en août 2024, portant sur 151 984 cas de cancers diagnostiqués entre 2013 et 2015, a mesuré l’impact des déserts médicaux sur la mortalité. Les femmes atteintes d’un cancer du sein vivant en zone sous-dense présentent un risque de décès supérieur de 69 % à un an et de 126 % à cinq ans par rapport à celles des zones bien dotées.
Pour le cancer du poumon, la surmortalité à un an atteint 9 % en zone désert. Pour le cancer du foie, 52 % à cinq ans. La cause principale identifiée par les chercheurs : un diagnostic plus tardif et une prise en charge dégradée des effets secondaires.
L’Académie nationale de médecine estimait en 2023 que les zones rurales très peu denses reçoivent 16 % de soins hospitaliers en moins que la moyenne nationale. Dans un pays confronté à une transition démographique que Regards Actuels a analysée dans son décryptage de la bombe démographique française, cette fracture sanitaire territoriale risque de s’aggraver à mesure que la population vieillit.
CPTS, téléconsultation, 4e année : les leviers et leurs limites
Le pacte déserts médicaux annoncé par le Premier ministre François Bayrou en avril 2025 mobilise quatre leviers. Les Communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) devaient couvrir l’ensemble du territoire, mais 624 seulement ont signé un accord conventionnel sur un objectif de 1 000, avec un taux d’adhésion des professionnels de 39 %. En 2024, elles ont déclaré 118 720 consultations non programmées et permis à 20 759 patients de trouver un médecin traitant — des résultats réels mais marginaux rapportés aux 6,7 millions sans médecin.
La téléconsultation connaît une croissance soutenue — 13,9 millions d’actes en 2024, en hausse de 18,7 % — mais ne représente que 3 % de l’ensemble des consultations remboursées. Elle ne remplace ni l’examen clinique ni le suivi au long cours qu’assure un médecin traitant.
La 4e année d’internat de médecine générale, principal levier du plan, ne sera déployée qu’en novembre 2026, avec 3 700 docteurs juniors exerçant en zones sous-denses. L’augmentation du nombre de places en 2e année de médecine — de 9 571 en 2019 à 12 000 en 2025 et 16 000 visées en 2027 — ne produira ses effets qu’à l’horizon 2035.
Ce qui se joue en 2026 et après
Le calendrier des mesures est tracé : déploiement de la 4e année en novembre 2026, phase pilote des 151 zones rouges depuis septembre 2025, transformation des CPTS en « Communautés France Santé » dans le PLFSS 2026, 15 000 assistants médicaux promis d’ici 2028. Un rapport de suivi trimestriel avec dix indicateurs a été mis en place.
Mais le décalage entre l’urgence et le calendrier est le cœur du problème. Les 73 % de Français qui renoncent à un soin n’attendront pas 2035 pour que les médecins formés aujourd’hui s’installent. Les 3 700 docteurs juniors de 2026 devront couvrir 151 zones pour 2,5 millions d’habitants — un ratio de 24 praticiens par zone en moyenne.
L’étude Cancer de 2024 rappelle que derrière les statistiques, ce sont des diagnostics posés trop tard et des traitements dégradés qui expliquent la surmortalité en zone désert. La démographie médicale s’améliore lentement, mais pas au rythme de la demande d’une population vieillissante. Le défi n’est pas seulement de former plus de médecins — c’est de les amener là où ils manquent, avant que le renoncement aux soins ne devienne la norme.








