La santé mentale a été reconduite grande cause nationale en 2026, pour la deuxième année consécutive. Le label, inédit dans son prolongement, masque une réalité que les institutions elles-mêmes n'éludent plus. En décembre 2025, la commission d'enquête de l'Assemblée nationale a rendu un rapport de 300 pages qualifiant la situation d'« alarmante ». Six mois plus tôt, le Sénat avait intitulé le sien « Pas de grande cause sans grands moyens ». Derrière ces mots, des chiffres qui dessinent un système psychiatrique à bout de souffle.
Les chiffres d'un effondrement silencieux
La commission d'enquête parlementaire a posé un diagnostic sans appel. La France consacre 27,8 milliards d'euros par an aux dépenses liées à la santé mentale, ce qui en fait la deuxième cause de dépenses de l'Assurance maladie. Mais les résultats ne suivent pas : les suicides ont augmenté de 18 % chez les moins de 24 ans, et les épisodes dépressifs touchent désormais 13,3 % de la population adulte, contre 7,9 % en 2005, selon les données épidémiologiques rapportées par Caducee.net.
Le parc hospitalier psychiatrique a perdu 12 % de ses lits en dix ans. Un tiers des postes de psychiatre à l'hôpital sont vacants. Les passages aux urgences psychiatriques ont bondi de 20 % entre 2019 et 2023, selon Handicap.fr. Dans les centres médico-psychologiques, premier recours pour les patients, les délais d'attente atteignent six à douze mois.
La jeunesse en première ligne
L'Institut Montaigne a rappelé en octobre 2025 un fait que la plupart des Français ignorent : 75 % des troubles psychiatriques se manifestent avant l'âge de 24 ans. La pédopsychiatrie, qui devrait être le premier rempart, est le maillon le plus fragile de la chaîne. « L'état alarmant de la situation », formule utilisée par la commission d'enquête, s'applique d'abord aux plus jeunes.
Le dispositif Mon Soutien Psy, lancé en 2022 pour faciliter l'accès aux psychologues, illustre le décalage entre l'intention et l'exécution. Selon Handicap.fr, les patients ne réalisent en moyenne que 4,7 séances sur les 12 prises en charge — un abandon massif que le rapport parlementaire attribue au montant trop faible du remboursement, qui n'attire pas assez de professionnels.
La stigmatisation aggrave l'isolement. Toujours selon l'Institut Montaigne, 70 % de la population française porte un regard négatif sur les troubles mentaux. Ce chiffre explique en partie pourquoi le renoncement aux soins psychiatriques reste largement invisible dans les statistiques officielles.
Une crise qui croise toutes les autres
La santé mentale ne se dégrade pas dans un vide. La flambée des prix de l'énergie et des carburants, conséquence directe de la crise au détroit d'Ormuz que Regards Actuels suit au quotidien, pèse sur le pouvoir d'achat des ménages. Le lien entre stress financier et détérioration de la santé psychique est documenté de longue date par l'épidémiologie.
Dans les territoires touchés par les déserts médicaux — où 73 % des Français déclarent avoir déjà renoncé à des soins faute de médecin disponible, selon la Fédération hospitalière de France —, les consultations psychiatriques sont parmi les premières sacrifiées. Le cumul de la crise économique, de la pénurie de soignants et de l'affaiblissement de la psychiatrie publique forme une spirale que le label « grande cause nationale » ne suffit pas, seul, à inverser.
Ce qui se joue en 2026
Le rapport de la commission d'enquête formule une série de recommandations, à commencer par un financement « à la hauteur » de ce que représente la santé mentale dans les comptes de l'Assurance maladie. Le Sénat, de son côté, a présenté 22 propositions, dont un plan de formation massif en pédopsychiatrie et un renforcement des centres médico-psychologiques.
La grande cause nationale 2025 a généré des milliers d'événements de sensibilisation à travers la France. Elle n'a pas empêché la hausse des suicides chez les jeunes, ni comblé un seul des postes vacants en psychiatrie. La question qui se pose en 2026 est celle des moyens : le prolongement de la grande cause s'accompagnera-t-il d'un plan de financement à la hauteur des constats posés par le Parlement ?








