Le détroit d’Ormuz est fermé à 95 % du trafic maritime depuis le 28 février 2026. Au-delà du pétrole et du gaz, ce verrou géographique contrôle une partie des matières premières indispensables à la fabrication des antibiotiques. En France, où l’antibiorésistance tue déjà 5 500 personnes par an selon l’ECDC, la crise d’approvisionnement risque d’accélérer un phénomène que l’Organisation mondiale de la santé classe parmi les dix premières menaces pour la santé publique mondiale.
80 % des principes actifs viennent d’Asie, via des routes liées à Ormuz
La France ne fabrique quasiment plus les molécules de base de ses médicaments. Selon un rapport du Sénat, 80 % des principes actifs pharmaceutiques utilisés en Europe proviennent de Chine et d’Inde. Pour les antibiotiques, la concentration est encore plus marquée : la Chine produit entre 80 et 90 % des principes actifs des antibiotiques mondiaux, selon l’ONG Health Care Without Harm Europe.
Ces usines asiatiques dépendent elles-mêmes de matières premières qui transitent par le détroit d’Ormuz. Le méthanol, solvant essentiel à la synthèse de nombreux principes actifs, voit 35 à 45 % de ses exportations maritimes mondiales passer par ce goulet, selon SupplyStatus. L’Iran, qui produisait plus de 7 millions de tonnes de méthanol par an, a vu ses exportations tomber à zéro.
Les conséquences en chaîne sont déjà mesurables. Johann Fournil, directeur de la communication de M2i, fabricant de principes actifs basé à Saint-Cloud, déclarait à franceinfo que les prix des matières premières étaient passés de 200 à plus de 220 euros le kilogramme, avec une perspective de 250 à 300 euros dans les semaines suivantes. En Inde, les prix des principes actifs ont bondi de 30 % en quinze jours.
Moins d’amoxicilline, plus de spectre large : le cercle vicieux
C’est ici que la crise d’approvisionnement croise la menace sanitaire. Quand un antibiotique de première intention manque — typiquement l’amoxicilline, le plus prescrit en France —, les médecins n’ont d’autre choix que de prescrire des molécules de remplacement, souvent à spectre plus large. Or un antibiotique à spectre large ne cible pas une bactérie précise : il élimine aussi les bactéries sensibles, laissant le champ libre aux souches résistantes.
Ce mécanisme n’est pas théorique. Une étude publiée en 2024 dans le Journal of the Pediatric Infectious Diseases Society, menée sur 730 400 passages aux urgences pédiatriques dans sept hôpitaux américains, a mesuré l’impact direct d’une pénurie d’amoxicilline déclarée en octobre 2022. Les prescriptions d’amoxicilline ont chuté de 30,8 %, tandis que celles d’amoxicilline-acide clavulanique (spectre plus large) ont augmenté de 13,7 % et celles de céfdinir de 6,4 %.
« Nos résultats confirment l’hypothèse selon laquelle les cliniciens se sont adaptés à la pénurie en prescrivant des antibiotiques de seconde ligne, souvent à spectre plus large, pour des infections courantes », concluent les chercheurs du Lurie Children’s Hospital de Chicago.
En Europe, une enquête de l’Association européenne des pharmaciens hospitaliers (EAHP) et de l’ECDC a montré que 77 % des pharmaciens hospitaliers signalaient des pénuries d’antimicrobiens, avec remplacement par des antibiotiques à spectre plus large. Un pré-print publié sur medRxiv en 2025, portant sur vingt pays européens dont la France, a modélisé l’impact de ces substitutions : la résistance aux macrolides augmente de 9,8 à 26,4 % selon les pays lorsque l’amoxicilline est remplacée par ces molécules.
La France, deuxième consommatrice d’antibiotiques en Europe
Ce contexte de pénurie frappe un pays déjà vulnérable. Selon Santé publique France, la consommation d’antibiotiques en ville a atteint 22,1 doses définies journalières (DDJ) pour 1 000 habitants par jour en 2024, en hausse de 5,4 % par rapport à 2023. La France se classe au deuxième rang européen, derrière la Grèce (29,9 DDJ) et au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (20,3 DDJ).
Cette surconsommation structurelle constitue déjà un terrain propice à l’antibiorésistance. L’ECDC estime que les infections à bactéries résistantes causent 5 500 décès par an en France et 35 000 dans l’ensemble de l’Union européenne. L’étude GRAM publiée dans The Lancet en septembre 2024, la plus vaste jamais réalisée sur le sujet avec 500 chercheurs et 204 pays, projette 39 millions de morts directement attribuables à la résistance antimicrobienne entre 2025 et 2050 à l’échelle mondiale.
La crise d’Ormuz ajoute un facteur aggravant à une situation déjà préoccupante, que Regards Actuels a détaillée dans son enquête sur la dépendance pharmaceutique de la France au détroit d’Ormuz. En perturbant l’approvisionnement en antibiotiques de première intention, elle risque de pousser les prescriptions vers des molécules plus puissantes, accélérant la sélection de bactéries résistantes dans un pays qui en consomme déjà trop.
Des stocks fragiles et une autonomie lointaine
Les réserves françaises offrent un délai limité. Le décret du 30 mars 2021 impose aux laboratoires un stock de sécurité de deux mois pour les médicaments d’intérêt thérapeutique majeur (MITM), porté à quatre mois pour les 748 médicaments en ruptures récurrentes. L’ANSM a prononcé 8 millions d’euros de sanctions contre des laboratoires ne respectant pas ces obligations.
Mais ces stocks ne sont pas conçus pour une crise durable. Les distributeurs médicaux disposent de 30 à 60 jours de réserve pour les médicaments à haut volume. Si le blocage d’Ormuz se prolonge au-delà de trois mois, la chaîne d’approvisionnement en antibiotiques sera sous tension — un scénario que la France suit au jour le jour dans le cadre de la crise iranienne.
L’Europe ne représente plus que 6 % de la production mondiale de principes actifs, contre 63 % en 1981. Reconstruire une capacité de production d’antibiotiques sur le sol européen prendrait des années. À court terme, la diversification des sources d’approvisionnement et le renforcement des stocks restent les seuls leviers disponibles.
Ce qui se joue dans les prochains mois
L’ANSM surveille quatorze molécules sentinelles dans le cadre de son plan hivernal 2025-2026, dont l’amoxicilline et l’amoxicilline-acide clavulanique. Les ventes d’amoxicilline-acide clavulanique pour adultes sont supérieures aux années précédentes depuis septembre 2025, un signal que les tensions sur l’amoxicilline simple poussent déjà vers des alternatives à spectre plus large.
La fenêtre critique se situe entre avril et juin 2026. Si le détroit d’Ormuz reste bloqué, les stocks de matières premières accumulés avant la crise seront épuisés. Les 217 références de génériques discontinuées au premier trimestre 2026, en hausse de 83 % en glissement annuel, préfigurent une aggravation. Chaque jour de blocage supplémentaire allonge la chaîne de conséquences : prix en hausse, prescriptions dégradées, résistances qui s’installent.
Le rapport O’Neill commandé par le gouvernement britannique estimait en 2016 que l’inaction face à l’antibiorésistance coûterait 100 000 milliards de dollars de PIB mondial d’ici 2050. La crise d’Ormuz ne crée pas le problème — elle l’accélère, à un moment où la France n’a ni les stocks ni l’autonomie industrielle pour y faire face.








